Grande salle en îlots : chaque table travaille de son côté

Loi de Conway : votre organisation se retrouve dans tout ce qu’elle produit

Yoan
Publié le 27 octobre 2026
Séminaire CODIR Tout le monde est d'accord. Et rien ne bouge.

Deux jours pour que les vrais sujets sortent enfin, et que chacun reparte avec sa part du cap.

Organiser un séminaire

Votre organisation finit toujours par se voir dans ce qu’elle produit. C’est la loi de Conway : une organisation qui conçoit quelque chose fabrique une copie de ses propres circuits de communication. Qui parle à qui, qui valide quoi, qui attend qui : tout ça se retrouve dans les process, les offres, les réunions et jusqu’au parcours de vos clients.

Ce n’est pas une affaire de bonne volonté. Vous pouvez avoir des gens compétents, motivés, de bonne foi. Si deux services ne se parlent qu’à travers un formulaire, ce qu’ils produisent ensemble aura la forme d’un formulaire. Avec une couture bien visible au milieu.

Et c’est là que beaucoup de réorganisations se plantent. On redessine les cases de l’organigramme. On garde les mêmes circuits. Six mois plus tard, les mêmes blocages reviennent, avec de nouveaux noms dessus.

Vous cherchez d’abord à comprendre pourquoi chaque service travaille dans son coin ? Lisez notre article sur les silos entre services.

D’où vient la loi de Conway

L’idée vient d’un informaticien américain, Melvin Conway. En avril 1968, il publie dans la revue Datamation un article au titre presque ironique : How Do Committees Invent? Comment les comités inventent-ils ?

Sa thèse tient en une phrase. Les organisations qui conçoivent des systèmes, au sens large, sont contraintes de produire des designs qui copient leurs propres structures de communication.

Au sens large, ça veut dire : pas seulement des logiciels. Tout ce qu’une organisation conçoit à plusieurs. Un produit, un service, un process, une procédure, un site web.

Le milieu informatique a vite adopté l’idée, au point d’en faire une « loi ». L’exemple le plus cité est resté dans les mémoires parce qu’il est un peu cruel : si quatre équipes travaillent sur un compilateur, vous obtiendrez un compilateur en quatre étapes. C’est la formule d’Eric S. Raymond, reprise sur la page Wikipédia consacrée à la loi de Conway.

Un compilateur, vous vous en fichez probablement. Remplacez-le par « notre offre », « notre parcours client » ou « notre process de commande ». Ça pique davantage.

La loi de Conway : ce qu'une organisation produit reproduit la carte de ses circuits de communication
La loi de Conway : ce qu’une organisation produit reproduit la carte de ses circuits de communication

Communication ne veut pas dire « mieux se parler »

C’est le contresens le plus fréquent. On entend « communication » et on pense : séminaire, ateliers de communication, outil collaboratif, newsletter interne.

Ce n’est pas ce que dit Conway. Il ne parle pas de la qualité des échanges. Il parle de leur trajet. Par où passe une information pour aller d’un point à un autre. Qui a le droit de parler directement à qui. Qui doit passer par un chef, un comité, un ticket.

Deux personnes peuvent très bien s’entendre et se parler très bien. Si l’organisation les oblige à passer par trois intermédiaires pour se coordonner, ce qu’elles produiront portera la trace de ces trois intermédiaires.

C’est d’ailleurs pour ça que notre article sur les silos met en garde contre un piège : croire que c’est un problème de communication. Les silos ne se soignent pas en apprenant à mieux se parler. Ils se soignent en changeant les routes par lesquelles on se parle. C’est exactement ce que la loi de Conway permet de voir.

Quand un dirigeant dit « les infos ne circulent pas », il décrit rarement un problème de personnes. Il décrit une carte. Et la carte, c’est lui et son équipe de direction qui la dessinent.

Où voir la loi de Conway dans votre entreprise

Faites l’exercice. Prenez une chose que votre entreprise produit, et cherchez-y la forme de votre organisation. Vous allez la trouver plus vite que vous ne le pensez.

Le site webLe menu reprend la liste des services : « Qui sommes-nous », « Nos métiers », « Direction technique ». Le client, lui, cherchait juste la réponse à sa question.
Le parcours clientAutant d’interlocuteurs que de services traversés. À chaque passage de relais, le client doit tout réexpliquer.
L’offreDes briques vendues séparément, chacune portée par son équipe. L’assemblage est laissé au client.
Le process de validationUne signature par direction concernée, dans l’ordre de l’organigramme. Personne ne voit le dossier en entier.
Le comité de directionUn ordre du jour fait d’une suite de points par direction. Chacun présente son périmètre, personne ne traite ce qui est entre deux.
Le reportingUn tableau par service, avec ses propres indicateurs. Aucun ne mesure ce que le client reçoit au bout de la chaîne.

Aucun de ces exemples n’est un drame en soi. Le problème, c’est qu’on les traite un par un. On refait le site. On rédige un nouveau process. On ajoute un comité de coordination. Et à chaque fois, la nouvelle version reprend la même forme. Parce que la forme ne venait pas du site, ni du process. Elle venait des circuits.

Les points de friction se trouvent presque toujours au même endroit : là où deux équipes doivent se passer quelque chose. Les coutures du produit sont les frontières de l’organisation.

Ce que la recherche a vérifié, et ce qu’elle n’a pas vérifié

Une « loi » de 1968 écrite par un informaticien, ça mérite un peu d’esprit critique. Est-ce que c’est vérifié, ou est-ce que c’est juste une bonne formule ?

Des chercheurs de Harvard ont testé l’idée. Alan MacCormack, John Rusnak et Carliss Baldwin ont comparé des paires de logiciels qui font la même chose : l’un conçu par une entreprise classique, très intégrée, l’autre par une communauté open source, dispersée et peu coordonnée. Leur étude est parue en 2012 dans la revue Research Policy.

Résultat : les organisations faiblement couplées produisent des logiciels nettement plus modulaires. L’écart est important. Selon la mesure retenue, il va jusqu’à un facteur six. Les auteurs parlent d’hypothèse du « miroir » : le produit reflète l’architecture de l’organisation qui le fabrique.

Soyons honnêtes sur la portée de ce résultat. L’étude porte sur des logiciels, pas sur une PME industrielle ou un réseau d’agences. Personne n’a mesuré la loi de Conway sur votre process de facturation.

Mais la mécanique est la même partout où plusieurs équipes conçoivent quelque chose ensemble. Chacune optimise ce qu’elle maîtrise. Et ce qui se trouve entre deux équipes n’appartient à personne. Pour un dirigeant, la loi de Conway n’est pas une équation. C’est une grille de lecture. Elle sert à regarder au bon endroit.

Pourquoi une réorganisation recrée souvent les mêmes silos

Une réorganisation, c’est souvent un nouvel organigramme. Des directions fusionnées, d’autres séparées, de nouveaux intitulés. Sur le papier, tout change.

Maintenant regardez ce qui ne bouge pas. Les mêmes personnes valident les mêmes choses. Les mêmes réunions continuent, sous un autre nom. Les indicateurs de chaque équipe restent ceux d’avant. Les outils imposent les mêmes circuits d’approbation.

Les cases ont changé. Les circuits sont restés. Et la loi de Conway est têtue : ce sont les circuits qui dessinent ce qu’on produit, pas les cases.

Conway le disait déjà dans son article de 1968. Il recommandait d’organiser un travail de conception selon les besoins de communication qu’il implique. Et il insistait sur un point que beaucoup de réorganisations oublient : la souplesse de l’organisation compte pour bien concevoir. Une structure figée produit des solutions figées.

Deux façons de réorganiser

Ce qui change vraiment pour le client

Organigramme d’abord
Changer les cases
  • On redessine les directions et les rattachements
  • Les circuits de validation restent les mêmes
  • Chaque équipe garde ses propres indicateurs
  • Le client voit les mêmes coutures, avec d’autres noms
Parcours d’abord
Changer les circuits
  • On part de ce que le client doit recevoir
  • On repère chaque passage de relais entre équipes
  • On rapproche ceux qui doivent se parler souvent
  • Le produit change parce que les échanges ont changé

On a détaillé comment mener une réorganisation qui tient dans notre article réussir sa réorganisation par l’intelligence collective. L’idée de fond est la même : une organisation ne se décrète pas sur un schéma. Elle se construit avec ceux qui la font vivre.

Réorganiser les cases sans toucher aux circuits : la loi de Conway explique pourquoi les mêmes blocages reviennent
Réorganiser les cases sans toucher aux circuits : la loi de Conway explique pourquoi les mêmes blocages reviennent

Prendre la loi de Conway à l’envers

Si l’organisation se retrouve dans ce qu’elle produit, on peut retourner la question. Qu’est-ce que vous voulez produire ? Et quelle organisation des échanges faut-il pour le produire ?

Ça change l’ordre des étapes. On ne commence plus par l’organigramme. On commence par le résultat attendu, puis on dessine les circuits qui le rendent possible.

1
Partir de ce que le client vit.Dessinez son parcours réel, du premier contact à la facture, pas celui de la plaquette. Notez chaque fois qu’il change d’interlocuteur.
2
Repérer les coutures.Chaque passage de relais entre deux équipes est une frontière de votre organisation. C’est là que se logent les délais, les oublis, les « ce n’est pas ce qu’on avait dit ».
3
Dessiner les vrais circuits.Qui parle réellement à qui pour faire avancer un dossier ? Pas selon l’organigramme : selon la pratique. L’écart entre les deux est souvent révélateur.
4
Changer un circuit avant de changer une case.Une équipe mixte sur un parcours précis, un point hebdomadaire commun entre deux services, une décision déléguée à ceux qui ont l’information. Petit, réversible, observable.
5
Regarder ce qui change dans le produit.Moins de reprises ? Moins d’allers-retours ? Un client qui n’a plus à se répéter ? C’est le seul test qui compte.
6
Ajuster, puis élargir.Ce qui marche devient la règle. Ce qui ne marche pas s’arrête sans drame. La structure suit les circuits qui ont fait leurs preuves.

C’est la logique de notre cycle ODCT : Observer, Désirer, Concevoir, Transformer. On observe le terrain avant de décider, on se donne un futur désirable, on prototype plutôt que de planifier, et on installe ce qui marche.

Le piège de l’outil miracle. Un nouvel outil collaboratif ne change pas les circuits. Il les recopie. Si chaque décision doit remonter au directeur, l’outil le plus moderne du monde aura simplement un bouton « en attente de validation du directeur ». Changez d’abord qui décide et qui se parle. L’outil viendra ensuite.

Commencer par le comité de direction

Il y a un endroit où la loi de Conway frappe plus fort qu’ailleurs : le comité de direction. Parce que ses circuits à lui se recopient dans toute l’entreprise.

Prenez un CODIR où les directeurs ne se parlent pas entre eux, où tout passe par le dirigeant. Chaque sujet transverse remonte, attend, redescend. Le dirigeant devient le seul point de liaison. Et toute l’entreprise prend cette forme : des branches qui ne se touchent qu’au sommet, et un sommet qui sature.

On décrit ce fonctionnement dans notre article sur les signes d’un CODIR en silos. Le tour de table remplace l’arbitrage, les sujets transverses restent orphelins, chacun optimise ses propres indicateurs. Ce ne sont pas des défauts de caractère. C’est une carte de communication, et elle se recopie dans tout ce que l’entreprise produit.

L’inverse est vrai aussi. Un comité où les directeurs travaillent ensemble sur les sujets qui les traversent, sans passer systématiquement par le dirigeant, envoie un signal à toute l’organisation. Les équipes en dessous apprennent qu’on peut se parler directement.

Trois questions à poser à votre prochain comité :

  • Quels sujets n’avancent que lorsque le dirigeant s’en mêle ?
  • Entre quelles directions les dossiers attendent-ils le plus longtemps ?
  • Si un client décrivait notre organisation à partir de ce qu’il vit, que dessinerait-il ?
Les circuits du comité de direction se recopient dans toute l'organisation
Les circuits du comité de direction se recopient dans toute l’organisation

Quand un regard extérieur devient utile

La loi de Conway a un défaut gênant : de l’intérieur, on ne voit pas la carte. On voit son bureau, son équipe, ses interlocuteurs habituels. La forme d’ensemble ne se voit que de loin.

Un tiers a cet avantage. Il peut écouter chacun séparément, recouper, et montrer au comité de direction la carte réelle de ses échanges. Celle que personne n’a dessinée, mais que tout le monde applique.

C’est ce qu’on fait dans un séminaire de CODIR chez Insuffle. Trois semaines avant, un diagnostic individuel et confidentiel avec chaque membre. Puis deux jours pour regarder ensemble comment le comité fonctionne vraiment, décider ce qu’on change, et fixer les règles du jeu. Avec un suivi à 30, 60 et 90 jours pour vérifier que les nouveaux circuits tiennent.

Vous voulez d’abord prendre la température ? Notre diagnostic en ligne permet de repérer les symptômes les plus courants, dont le fameux « chacun défend son pré carré ».

Ce que votre organisation dit d’elle-même

La loi de Conway ne dit pas que votre organisation est mauvaise. Elle dit qu’elle se voit. Dans chaque process, chaque offre, chaque réunion.

C’est plutôt une bonne nouvelle. Ça veut dire que les symptômes sont lisibles. Et qu’avant de lancer une énième réorganisation, il suffit de regarder ce que vous produisez pour comprendre comment vous fonctionnez.

Changez les cases, et rien ne bouge. Changez les circuits, et le produit change avec.

À retenir en une phrase

Votre organisation ne se lit pas dans l’organigramme. Elle se lit dans ce qu’elle produit.

Parler de votre organisation

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la loi de Conway ?

C’est l’idée, formulée par l’informaticien Melvin Conway en 1968 dans la revue Datamation, qu’une organisation qui conçoit un système produit une copie de ses propres structures de communication. Autrement dit, ce qu’une entreprise fabrique reflète qui parle à qui en son sein.

La loi de Conway s’applique-t-elle hors de l’informatique ?

Conway parle de systèmes au sens large, donc de tout ce qu’une organisation conçoit à plusieurs : produit, service, process, site web. Les études qui l’ont testée portent surtout sur le logiciel ; pour un dirigeant, c’est une grille de lecture plus qu’une mesure.

Quel rapport entre la loi de Conway et les silos ?

Les silos sont des circuits de communication coupés entre équipes. La loi de Conway montre qu’ils ne restent pas internes : ils se voient dans le parcours client, les offres en pièces détachées et les process de validation, là où deux équipes doivent se passer le relais.

Pourquoi une réorganisation recrée-t-elle les mêmes blocages ?

Parce qu’elle change souvent les cases de l’organigramme sans changer les circuits : les mêmes personnes valident les mêmes choses, les mêmes réunions continuent, les indicateurs restent ceux d’avant. Ce sont ces circuits qui dessinent ce que l’organisation produit.

Comment utiliser la loi de Conway pour mieux s’organiser ?

En la prenant à l’envers : partir de ce que le client doit recevoir, repérer chaque passage de relais entre équipes, rapprocher ceux qui doivent se parler souvent, tester un circuit avant de changer l’organigramme, puis regarder ce qui change dans le résultat.

Les méthodes et démarches présentées dans cet article sont à adapter au contexte de chaque équipe de direction et de chaque organisation. Pour les sujets sensibles (conflits non résolus, transformation lourde, sortie de crise, restructuration), un accompagnement par un facilitateur expérimenté est nécessaire pour garantir un cadre adapté.

Sources

  1. Conway (avril 1968), How Do Committees Invent?, Datamation (texte reproduit par l’auteur), melconway.com.
  2. Loi de Conway (formulation, exemple du compilateur d’Eric S. Raymond), Wikipédia.
  3. MacCormack, Rusnak, Baldwin (2012), Exploring the duality between product and organizational architectures: A test of the mirroring hypothesis, Research Policy, vol. 41, n° 8, p. 1309-1324, ScienceDirect.