« On a toujours fait comme ça » n’est presque jamais de la paresse. C’est la mémoire d’une solution qui a marché un jour, devenue règle sans que personne ne la réinterroge. La combattre de front la renforce. La faire parler marche mieux : demander ce que cette habitude protège, puis trier avec l’équipe ce qu’on garde, ce qu’on arrête et ce qu’on essaie.
Vous avez proposé de changer quelque chose. Une réunion, un outil, une façon de répartir le travail. Et quelqu’un a répondu, calmement, comme on énonce une évidence : « On a toujours fait comme ça. »
La discussion s’est arrêtée là. Pas parce que l’argument était bon. Parce qu’il n’y en avait pas, et que c’est justement ce qui le rend si solide.
La phrase a une cousine : « Chez nous, c’est différent. » Les deux ferment la porte de la même façon. Et les deux cachent la même chose.
Ce que dit vraiment « on a toujours fait comme ça »
Prenons une scène type, pas l’histoire d’une entreprise en particulier.
Dans une PME de cent vingt personnes, chaque lundi à 8 h, les chefs d’équipe se retrouvent pour la réunion de planning. Une heure et demie, debout autour d’un tableau. La nouvelle directrice des opérations propose de passer à un point de vingt minutes et de mettre le planning dans un outil partagé. Réponse du chef d’atelier, vingt ans de maison : « On a toujours fait comme ça. »
Elle entend : je ne veux pas changer. Lui veut dire autre chose. Il se souvient de l’année où le planning vivait dans un tableur que personne ne mettait à jour, et où deux grosses commandes sont parties en retard. La réunion du lundi est née de là. Elle a réglé le problème. Puis on a oublié le problème, et gardé la réunion.
Voilà ce que contient presque toujours « on a toujours fait comme ça ». Une solution qui a marché. Un problème que plus personne ne nomme. Et une règle qui a survécu à sa raison d’être, ou qui la sert encore sans que personne ne sache l’expliquer.
La phrase n’est pas un argument. C’est une étiquette posée sur un souvenir. Tant qu’on discute de l’étiquette, on n’arrive jamais au souvenir.
Le biais du statu quo, expliqué simplement
Derrière la phrase, il y a aussi un mécanisme plus général, que la recherche a bien décrit. En 1988, deux économistes, William Samuelson et Richard Zeckhauser, publient une série d’expériences dans le Journal of Risk and Uncertainty. Le principe est simple. On soumet à des personnes le même choix, par exemple comment placer un héritage, de deux façons. Dans la première, aucune option n’est la situation actuelle. Dans la seconde, l’une des options est présentée comme ce qui est déjà en place. Résultat : une option devient nettement plus populaire dès qu’elle est présentée comme la situation actuelle. Ils l’appellent le biais du statu quo.
Ils observent aussi que l’effet grandit avec le nombre d’options. Plus il y a de possibilités, plus on se replie sur ce qui existe. Une organisation, c’est exactement ça : des dizaines de façons de faire possibles, et une seule qui a l’avantage d’être déjà là.
Pourquoi ce repli ? La peur de perdre en explique une partie, pas tout. On évite aussi le regret : si je change et que ça rate, c’est ma faute ; si je ne change rien et que ça rate, c’est la malchance. Changer a un coût réel, en temps et en énergie. Et on s’est engagé dans ce qu’on fait, parfois depuis des années.
Rien de tout ça n’est de la bêtise. C’est la façon normale dont un cerveau économise son effort. C’est aussi pour ça qu’on ne fait pas disparaître le biais en le dénonçant. Dire à quelqu’un « tu es victime du biais du statu quo » ne l’a jamais fait changer d’avis.
Pourquoi attaquer l’habitude la renforce
Face à « on a toujours fait comme ça », le réflexe du dirigeant pressé est de passer en force. On explique que le monde a changé. On montre des chiffres. On cite la concurrence. Parfois on ironise.
Ça marche rarement, pour une raison simple. Quand vous attaquez une habitude, la personne en face n’entend pas « cette façon de faire est dépassée ». Elle entend « ce que tu fais depuis vingt ans ne valait rien ». Elle ne défend plus une réunion du lundi. Elle défend son travail, son expérience, parfois sa place.
Plus vous poussez, plus elle a de bonnes raisons de tenir. Et le reste de l’équipe regarde. Ceux qui hésitaient se rangent du côté de celui qui est attaqué, parce qu’ils pourraient être les suivants.
Un mot sur la frontière avec un sujet voisin. Quand c’est un secteur entier qui refuse de bouger, le combat n’est pas le même : nous le traitons dans innover dans un secteur qui refuse le changement. Ici, on parle d’une habitude dans votre propre maison, portée par des gens que vous connaissez.
La question qui fait parler l’habitude : qu’est-ce qu’elle protège ?
En 1929, l’écrivain anglais G. K. Chesterton publie une parabole restée célèbre sous le nom de « clôture de Chesterton ». Un réformateur tombe sur une barrière plantée en travers d’une route et propose de l’enlever, puisqu’il n’en voit pas l’utilité. Un réformateur plus avisé lui répond, en substance : si tu ne vois pas à quoi elle sert, je ne te laisserai certainement pas l’enlever. Va réfléchir. Reviens quand tu sauras à quoi elle sert, et alors je te laisserai peut-être la détruire. Le texte est présenté par la Société G. K. Chesterton.
C’est exactement la posture utile face à « on a toujours fait comme ça ». Ni défendre l’habitude, ni l’abattre. Comprendre d’abord ce qu’elle tient debout.
Concrètement, ça se fait avec ceux qui la portent, et avec des questions plutôt qu’avec des arguments.
| La question | Ce qu’elle fait remonter |
|---|---|
| « Depuis quand fait-on comme ça ? » | L’histoire, souvent oubliée, et le moment où l’habitude est née |
| « Quel problème est-ce que ça a réglé à l’époque ? » | La raison d’être, que la personne connaît mieux que vous |
| « Que se passerait-il si on arrêtait demain ? » | Ce que l’habitude protège encore, ou ne protège plus |
| « Qu’est-ce qui, dans cette façon de faire, vous coûte ? » | Les irritants que même ses défenseurs ressentent |
| « Qu’est-ce qu’il faudrait absolument garder si on changeait ? » | Le cœur à préserver, et une sortie honorable pour tout le monde |
Ces questions changent la place de la personne en face. Elle n’est plus l’obstacle. Elle devient celle qui sait. Et c’est souvent elle qui trouve la meilleure façon de faire évoluer l’habitude, parce qu’elle en connaît les vraies contraintes.
Dans la scène du lundi, la réponse à « que se passerait-il si on arrêtait ? » est claire : on risque de perdre la vue d’ensemble sur les commandes. Ce n’est pas la réunion qu’il faut protéger, c’est cette vue d’ensemble. Elle peut tenir en vingt minutes, avec un outil, à condition qu’on la protège explicitement. Le chef d’atelier n’a plus à défendre sa réunion. Il devient le garant de ce qu’elle protégeait.

Trier : garder, arrêter, essayer
Une fois l’habitude comprise, la question n’est plus « pour ou contre le changement ». Elle devient un tri, beaucoup plus apaisé. Trois cases suffisent.
Voici comment mener ce tri avec une équipe, sans outil compliqué.
La dernière étape compte plus qu’elle n’en a l’air. Une bonne part de la résistance tient à l’idée qu’on ne pourra plus revenir en arrière. Un essai réversible, avec une date de fin, ne demande plus aux gens d’abandonner ce qu’ils connaissent. Il leur demande d’essayer autre chose pendant un temps donné. Ce n’est pas la même conversation.

Le rôle de la direction : donner la permission d’arrêter
Dans beaucoup d’entreprises, on sait lancer. On sait beaucoup moins arrêter. Chaque nouvelle direction ajoute ses projets, ses réunions, ses tableaux de bord. Personne n’enlève rien, parce que personne n’a la permission explicite de le faire. Les habitudes s’empilent, et « on a toujours fait comme ça » devient la seule façon de tenir dans le millefeuille.
C’est là que la direction tient un rôle que personne d’autre ne peut tenir. Elle seule peut dire : cette chose-là, vous avez le droit de ne plus la faire.
Trois gestes changent la donne. Commencer par arrêter quelque chose soi-même, au niveau du comité de direction, et le dire : une réunion, un reporting, une validation. Demander régulièrement aux équipes ce qu’elles font encore et qui ne sert plus, puis donner une suite visible aux réponses. Et remercier celui qui propose d’arrêter autant que celui qui propose de lancer.
Le piège de l’exemplarité à sens unique. Une direction qui demande aux équipes de changer leurs habitudes sans toucher aux siennes (le comité du lundi, le reporting mensuel, la validation de tout par le patron) envoie un message clair : le changement, c’est pour les autres. L’habitude la plus difficile à faire tomber est souvent celle qui se tient en haut.
La Boussole 4C aide à poser ce cadre. Un Cap, qui dit où l’on va et donc ce qui ne sert plus ce cap. Des Contraintes dites, qui séparent ce qui ne se discute pas de ce qui peut bouger. Des Capacités réelles, qui obligent à arrêter quelque chose avant d’ajouter autre chose. Une Cadence soutenable, qui limite le nombre de fronts ouverts. Une habitude qui ne sert aucun des quatre est une bonne candidate à l’arrêt.
Le sujet touche aussi à la culture. Ce que l’entreprise répète sans y penser en dit plus long que ses valeurs affichées, comme nous l’expliquons dans la culture d’entreprise ne se décrète pas. Les habitudes, c’est la culture en action.
Quand se faire accompagner
Une direction peut mener ce travail seule sur une habitude simple. Il devient plus difficile quand l’habitude concerne le comité de direction lui-même, ou quand le sujet est chargé : une réorganisation passée, un ancien dirigeant, un conflit jamais réglé. Dans ces cas, celui qui pose les questions ne peut pas être celui qui porte le changement.
Un regard extérieur sert à ça. Faire parler les habitudes sans désigner de coupable, tenir le tri jusqu’au bout, et faire en sorte que chacun reparte avec ce qu’il garde, pas seulement avec ce qu’il perd. C’est le cœur de la facilitation stratégique. Avec notre démarche Futur Désiré, on part d’abord de l’avenir que l’équipe veut construire ensemble. Les habitudes se trient ensuite plus facilement : celles qui y mènent, celles qui en éloignent.
Souvent, ça prend la forme d’un séminaire de CODIR. Des entretiens en amont pour faire remonter les « on a toujours fait comme ça ». Un temps collectif pour trier. Puis des essais suivis dans la durée.
Une phrase qui ouvre au lieu de fermer
« On a toujours fait comme ça » sonne comme une porte fermée. C’est souvent l’inverse. C’est une porte d’entrée vers ce que votre organisation a appris, parfois à ses dépens, et qu’elle n’a jamais écrit nulle part.
La prochaine fois que vous l’entendez, essayez de ne pas répondre tout de suite. Posez une question à la place : « Qu’est-ce que ça nous a évité, jusqu’ici ? » La réponse vous dira ce qu’il faut garder. Le reste, vous pourrez l’arrêter sans bataille.
À retenir en une phrase
Une habitude n’est pas un obstacle. C’est une solution dont on a oublié le problème. Retrouvez le problème, et vous saurez quoi garder.
Parler de vos habitudesQuestions fréquentes
Que répondre à « on a toujours fait comme ça » ?
Ne pas contre-argumenter tout de suite. Poser une question sur ce que l’habitude a réglé : « Quel problème est-ce que ça a résolu à l’époque ? » ou « Que se passerait-il si on arrêtait demain ? ». La phrase cache souvent une solution qui a marché et dont on a oublié le problème. Une fois ce problème retrouvé, on peut le protéger autrement.
Qu’est-ce que le biais du statu quo ?
C’est la tendance à préférer la situation actuelle, simplement parce qu’elle est en place. William Samuelson et Richard Zeckhauser l’ont mis en évidence en 1988 dans le Journal of Risk and Uncertainty : une option devient nettement plus choisie dès qu’on la présente comme ce qui existe déjà, et l’effet grandit avec le nombre d’options.
Comment changer une habitude en entreprise sans braquer les équipes ?
En remplaçant le débat pour ou contre par un tri : ce qu’on garde, ce qu’on arrête, ce qu’on essaie. On réunit ceux qui portent l’habitude et ceux qui la subissent, on fait raconter son histoire, puis on teste une alternative sur un périmètre limité, avec une date de fin et le droit de revenir en arrière.
Faut-il toujours changer ce qu’on fait depuis longtemps ?
Non. Une habitude ancienne protège parfois encore quelque chose d’utile. C’est l’idée de la clôture de Chesterton : avant d’enlever une barrière, comprendre à quoi elle sert. Ce qui ne protège plus rien peut s’arrêter ; ce qui protège encore se garde, ou se protège autrement.
Quel est le rôle du dirigeant face à « on a toujours fait comme ça » ?
Donner la permission d’arrêter, et commencer par lui. Une direction qui supprime elle-même une réunion, un reporting ou une validation inutile rend crédible la demande faite aux équipes. Elle peut aussi demander régulièrement ce qui ne sert plus et donner une suite visible aux réponses.
Les méthodes et démarches présentées dans cet article sont à adapter au contexte de chaque équipe de direction et de chaque organisation. Pour les sujets sensibles (conflits non résolus, transformation lourde, sortie de crise, restructuration), un accompagnement par un facilitateur expérimenté est nécessaire pour garantir un cadre adapté.
Sources
- biais du statu quo, Wikipédia.
- Société G. K. Chesterton, chesterton.org.