Vous avez nommé un directeur des opérations il y a deux ans. Il est compétent, vous lui faites confiance. Pourtant, chaque arbitrage un peu délicat finit encore sur votre bureau. Les membres de votre CODIR passent la tête par la porte « juste pour valider ». Vous relisez les devis importants le soir.
Le schéma est classique, et il vient rarement d’un manque de volonté. Il vient d’une délégation restée floue. Personne ne sait exactement ce qu’il peut trancher seul, ni ce qui doit remonter. Vous avez confié des dossiers, pas des décisions.
Savoir déléguer, quand on dirige, ne consiste pas à se décharger. C’est décider qui décide, à quel niveau, avec quelle autorité. Cet article vous donne une échelle pour annoncer le niveau de chaque délégation et une grille pour choisir ce que vous gardez. Vous y trouverez aussi une méthode en cinq temps et une fiche à imprimer. Il rappelle aussi ce que dit le droit de la délégation de pouvoirs.
Votre CODIR fait remonter trop de décisions jusqu’à vous ? Parlez-en directement avec Yoan Lureault.
Pourquoi les dirigeants délèguent si mal
Ce qu’on entend en CODIR
Cinq phrases qui trahissent une délégation bloquée
« Le temps que je lui explique, je l’aurai fait. »
Ce qu’elle révèleUn calcul juste une fois, faux dès que la décision revient chaque mois.
« Tiens-moi au courant avant de valider. »
Ce qu’elle révèleUne décision annoncée comme confiée, gardée en réalité.
« Je lui ai laissé le dossier, mais je relis tout. »
Ce qu’elle révèleUne tâche confiée, pas une décision. Le contrôle est resté en haut.
« Tu peux regarder ? Je te laisse y réfléchir. »
Ce qu’elle révèleUn sujet qui vient de remonter vers le dirigeant, sans qu’il l’ait demandé.
« Personne ne le fera aussi bien. »
Ce qu’elle révèleUn critère de perfection qui empêche l’équipe d’apprendre.
Phrases typiques, non attribuées, rassemblées pour illustrer des situations courantes.
Le premier frein est le parcours. La plupart des dirigeants de PME ont gagné leur place en faisant, souvent mieux que les autres. Dans la Harvard Business Review, Jesse Sostrin décrit ce passage du faire au diriger comme l’une des transitions les plus difficiles. Le risque est de rester un contributeur individuel surdimensionné, avec un titre de dirigeant.
Le deuxième frein est un calcul de temps. Expliquer prend une heure, faire prend vingt minutes. Ce calcul ignore une chose : une décision qui revient chaque mois vous coûte vingt minutes douze fois par an.
Le troisième frein est moins avouable : la peur de perdre la main. Elle produit un comportement reconnaissable, la délégation qui se reprend. On confie, puis on corrige, puis on refait. Le collaborateur comprend vite qu’il vaut mieux attendre votre avis avant d’agir.
Ces trois freins mènent à la même impasse, celle du dirigeant qui finit par tout porter. La sortie ne passe pas par une meilleure organisation personnelle. Elle passe par une question plus précise : qu’est-ce que vous déléguez vraiment ?
Déléguer une tâche ou déléguer une décision ?
Le curseur de délégation
Sept niveaux entre « je décide » et « vous décidez »
- 1DireJe décide et j’annonce.
- 2VendreJe décide et j’explique pourquoi.
- 3ConsulterJe vous consulte, puis je décide.
- 4S’accorderNous décidons ensemble.
- 5ConseillerJe donne mon avis, vous décidez.
- 6S’enquérirVous décidez, je m’informe après.
- 7DéléguerVous décidez, pleinement.
D’après les sept niveaux du Delegation Poker de Management 3.0, traduction libre. Le regroupement en trois zones est une lecture d’Insuffle.
Déléguer une tâche, c’est confier l’exécution. Vous gardez le choix, l’autre produit. Déléguer une décision, c’est confier le droit de trancher, avec ses conséquences. Pour un dirigeant, seule la seconde libère vraiment du temps et de l’attention.
Entre les deux, il existe toute une gamme. Dès 1958, Robert Tannenbaum et Warren Schmidt posaient la question dans la Harvard Business Review. Entre le chef qui tranche et le groupe qui décide, quel style choisir ? Management 3.0 a rendu cette gamme opérationnelle avec sept niveaux, de Dire à Déléguer.
L’intérêt de cette échelle est pratique. Elle permet de préciser le niveau avant de confier un sujet. Sur le budget du salon, je vous consulte puis je décide. Sur le choix du stand, vous décidez et vous m’informez. Beaucoup de tensions entre un dirigeant et son CODIR viennent de niveaux jamais annoncés.
Si chez vous tout remonte au DG, le problème est d’abord structurel. Notre article pour clarifier les circuits de décision détaille comment les cartographier. Ici, l’enjeu est plus fin : pour chaque décision confiée, annoncer le niveau, puis le tenir.
Ce qui se délègue, ce qui reste au dirigeant
La matrice où l’on se place
Deux questions pour situer chaque décision
Prenez vos cinq prochaines décisions. Pour chacune : peut-on revenir dessus facilement ? Touche-t-elle un seul périmètre ou le cap de l’entreprise ? Placez-la dans l’une des quatre zones.
Niveaux 6 à 7
Déléguer pleinement
Réversible, un seul périmètre. Achats courants sous un seuil, planning d’une équipe, choix d’un prestataire habituel.
Niveaux 4 à 5
Déléguer avec un point d’étape
Réversible, mais touche plusieurs périmètres. Réorganiser un circuit de validation entre deux services.
Niveaux 3 à 4
S’accorder sur les critères
Difficile à défaire, un seul périmètre. Recruter un manager dans une direction, signer un contrat fournisseur pluriannuel.
Niveaux 1 à 3
Garder, ou trancher en CODIR
Difficile à défaire et touche le cap. Nommer un membre du CODIR, arbitrer entre deux directions, engager un virage stratégique.
Tout ne se délègue pas au même niveau, et ce n’est pas un aveu de méfiance. Une décision réversible et locale peut être confiée entièrement dès le départ. Une décision lourde se délègue aussi, mais après un accord explicite sur les critères.
Ce qui reste au dirigeant tient en peu de choses. Le cap, d’abord. Les arbitrages entre membres du CODIR, ensuite, car aucun d’eux ne peut trancher contre un pair. Et la façon dont l’équipe décide, qu’il s’agit de poser plutôt que de subir.
Le schéma ci-dessus, issu du travail de Yoan Lureault sur le cadre d’équipe, montre ce que le dirigeant pose : rôles et attentes, prise de décision, flux de communication, méthodes. Plus ce cadre est clair, plus l’autonomie peut monter sans que chacun parte dans sa propre direction.
La délégation de pouvoirs, un cadre juridique précis
En droit français, la délégation de pouvoirs est un acte juridique, distinct de la délégation managériale. Elle peut transférer au délégataire une partie de la responsabilité pénale du dirigeant, en matière de sécurité ou de durée du travail par exemple.
Pour produire cet effet, elle doit réunir trois conditions cumulatives, posées par la chambre criminelle de la Cour de cassation le 11 mars 1993. Le délégataire doit disposer de la compétence, de l’autorité et des moyens nécessaires. Selon un article d’avocat publié sur Juritravail, aucun écrit n’est exigé, mais la délégation doit être connue et prouvable. Un écrit précis reste la meilleure preuve. Ce volet relève du droit : faites relire votre délégation par un avocat.
Comment déléguer une décision en cinq temps
Le canevas à découper
La fiche de délégation
À remplir à deux, puis à imprimer
1. La décision confiée
Un verbe et un résultat, pas un dossier.
2. Le niveau de délégation
Entourez un niveau sur l’échelle de 1 à 7.
3. L’autorité et les moyens
Budget, accès aux équipes, droit de signer.
4. Ce qui remonte, et quand
Seuils de montant, de client, de risque.
5. Le premier point d’étape
Une date, pour apprendre ensemble.
6. Ce que je m’interdis de reprendre
À écrire par le dirigeant, à voix haute.
La méthode tient en cinq temps, un par case de la fiche ci-dessus. La sixième case est pour vous.
- Nommer la décision, pas le dossier. « Gérer le salon professionnel » est un dossier. « Choisir le stand et engager le budget dans l’enveloppe validée » est une décision.
- Annoncer le niveau. Dites-le à voix haute, et devant le CODIR si la décision touche plusieurs de ses membres.
- Donner l’autorité et les moyens. Une décision confiée sans budget ni accès aux équipes reste une tâche déguisée.
- Dire ce qui remonte. Un seuil clair évite les « tu peux valider ? » au fil de l’eau. Dans une PME industrielle, le directeur de production peut ainsi engager seul tout achat de matière sous un montant fixé ensemble.
- Fixer un point d’étape, puis tenir. Ce rendez-vous sert à apprendre, pas à refaire le travail.
Le cinquième temps est le plus difficile. Le premier choix de la personne ne sera pas le vôtre, et c’est normal. Jesse Sostrin conseille d’expliquer pourquoi le travail compte, de confirmer les attentes et de demander à la personne de quel soutien elle a besoin. Ces trois gestes se font avant, pas pendant.
Un conseil simple pour démarrer : choisissez trois décisions récurrentes ce mois-ci, pas dix. Remplissez la fiche pour chacune avec la personne concernée. Mieux vaut trois délégations tenues que dix annoncées puis reprises.
Le singe sur l’épaule : éviter la délégation à l’envers
Le basculement de point de vue
Lundi, 18 h, dans le couloir
La directrice commerciale croise le dirigeant : « On a un souci avec un gros client, tu peux regarder ? » Il répond : « Laisse-moi y réfléchir, je reviens vers toi. »
Côté dirigeant
« Je rends service. Le client est sensible, je garde la main. Ça ira plus vite si je m’en occupe. »
Mardi, le sujet est dans sa liste. Jeudi, toujours. La réponse attendue, c’est la sienne.
Côté membre du CODIR
« Le dossier n’est plus à moi. J’attends sa réponse. Si le client s’impatiente, je dirai que c’est remonté. »
Mardi, elle passe à autre chose. Le sujet a changé d’épaule.
Une décision qui appartenait à la directrice commerciale vient de remonter d’un étage.
Dans un article de la Harvard Business Review, William Oncken et Donald Wass ont donné une image à ce phénomène : le singe. Chaque problème est un singe sur l’épaule de quelqu’un. Mal géré, il finit sur celle du chef, qui manque alors de temps pendant que son équipe manque de travail.
La parade tient en une question, posée à chaque fois : « Qu’est-ce que tu proposes ? » Le membre du CODIR repart avec le sujet et revient avec une recommandation. Vous gardez la main sur le niveau de délégation, pas sur le dossier.
Ce réflexe se perd mal seul, parce qu’on ne voit pas ses propres reprises de dossiers. Un regard extérieur aide à les repérer. C’est l’objet du sparring partner du dirigeant : un temps d’échange pour prendre du recul sur ce que vous gardez et ce que vous lâchez.
La délégation à l’envers a aussi un coût en dessous. Quand le CODIR fait tout remonter, les managers attendent à leur tour. Notre article sur ce que la direction fait porter au manager débordé décrit ce mécanisme vu de l’étage intermédiaire.
Déléguer en CODIR : poser ensemble qui décide quoi
33 %
de chiffre d’affaires en plus
Le chiffre géant
En 2013, les dirigeants au fort talent de délégation affichaient un chiffre d’affaires supérieur de 33 % à celui des autres, soit 8 millions de dollars contre 6.
Sa limite : 143 dirigeants d’entreprises américaines à forte croissance, classées Inc. 500. C’est une corrélation, pas la preuve que déléguer fait croître.
Source : Gallup, avril 2015
Ce repère n’établit pas de lien de cause à effet. Il rappelle que la délégation est un sujet de croissance, pas de confort personnel. Pour une équipe de direction, la conséquence est concrète : la délégation se traite en CODIR, pas en tête-à-tête entre le DG et chaque membre.
En CODIR, deux sujets se mélangent souvent. D’un côté, la règle par laquelle le groupe décide ensemble, que nous détaillons dans les règles de prise de décision collective en CODIR. De l’autre, la délégation, qui fixe ce que chacun tranche seul. Les confondre produit des réunions où l’on débat de sujets déjà confiés.
Le contexte français laisse peu de marge. Selon le rapport State of the Global Workplace 2026 de Gallup, 8 % des salariés en France se disent engagés au travail, contre 12 % en moyenne en Europe. La délégation n’explique pas ce chiffre à elle seule. Elle reste l’une des rares variables que le CODIR maîtrise directement.
Un séminaire de direction est souvent le bon moment pour poser ces règles à plat. On liste les décisions récurrentes, on les place sur l’échelle, on écrit ce qui remonte. Le facilitateur ne tranche pas à votre place : il fait émerger les désaccords sur les niveaux avant qu’ils ne coûtent. C’est le travail d’un séminaire CODIR facilité.
Questions fréquentes sur l’art de savoir déléguer
Que déléguer en premier quand on dirige une PME ?
Commencez par les décisions récurrentes, réversibles et limitées à un périmètre : achats sous un seuil, plannings, choix de prestataires habituels. Elles reviennent souvent, donc chaque délégation libère du temps chaque mois. Elles se rattrapent facilement si le premier choix est imparfait. Gardez pour plus tard les décisions qui engagent le cap ou plusieurs membres du CODIR. Elles se délèguent aussi, mais après un cadre partagé.
Déléguer, est-ce perdre le contrôle ?
Non, si vous changez d’objet de contrôle. Vous ne contrôlez plus chaque décision, vous contrôlez le cadre : le niveau de délégation, les seuils de remontée, les points d’étape. Ce contrôle est plus exigeant, car il demande de tenir ce qui a été annoncé. Il est aussi plus solide, car il ne dépend pas de votre présence. Le vrai risque de perte de contrôle, c’est la délégation floue.
Quelle différence entre délégation de pouvoirs et délégation de tâches ?
Déléguer une tâche ou une décision est un choix de management, sans effet juridique particulier. La délégation de pouvoirs est un acte juridique. Elle confie une partie de l’autorité du chef d’entreprise, avec des conséquences en matière de responsabilité, y compris pénale. Elle suppose que le délégataire ait la compétence, l’autorité et les moyens nécessaires. Pour la rédiger, faites-vous accompagner par un avocat.
Comment savoir si mon CODIR est prêt à recevoir plus de délégation ?
Regardez trois signaux. Les membres arrivent-ils avec des propositions ou avec des questions ? Les décisions prises sans vous tiennent-elles dans le temps ? Les désaccords s’expriment-ils en réunion plutôt qu’après ? Si les réponses penchent vers le non, la délégation n’est pas le premier chantier. Le fonctionnement de l’équipe de direction passe avant. L’autodiagnostic plus bas donne un premier repère.
Peut-on se former en équipe de direction ?
Oui, et c’est souvent plus utile qu’une formation individuelle, car la délégation se joue entre les membres. Ce volet est porté par Insuffle Académie, la branche organisme de formation d’Insuffle. Sa formation pour équipes de direction, sur une journée en intra, travaille la façon dont un CODIR fonctionne ensemble. Elle est éligible aux financements OPCO.
Quand un accompagnement extérieur n’est-il pas la bonne réponse ?
Quand le blocage vient d’une personne qui n’a pas les compétences du poste, le sujet relève du recrutement ou de la formation. Quand la question est juridique, comme une délégation en matière de sécurité, c’est le travail d’un avocat. Si vous vous sentez épuisé, parlez-en d’abord à votre médecin. Un facilitateur est utile quand le blocage tient au fonctionnement collectif de l’équipe de direction.
Déléguer, c’est d’abord choisir ce que vous gardez
L’autodiagnostic
Cinq questions avant votre prochain CODIR
Répondez de mémoire, sans regarder votre agenda. Ouvrez chaque question pour lire ce que votre réponse indique.
1
Pouvez-vous citer trois décisions prises cette semaine sans vous ?
Si non : vous déléguez surtout des tâches. Commencez par une décision récurrente et réversible, au niveau 6 ou 7.
2
Chaque membre du CODIR sait-il ce qu’il peut engager seul ?
Si non : les seuils de remontée manquent. Écrivez-les ensemble, en séance, plutôt qu’en tête-à-tête.
3
Vous arrive-t-il de refaire un travail que vous aviez confié ?
Si oui : le niveau annoncé n’était pas le niveau réel. Revenez à l’échelle et annoncez le bon, quitte à descendre d’un cran.
4
Combien de sujets sont repartis avec vous de votre dernier couloir ?
Plus d’un : la délégation fonctionne à l’envers. Essayez la question « qu’est-ce que tu proposes ? » pendant une semaine.
5
Votre CODIR a-t-il déjà parlé de délégation en séance ?
Si non : c’est le sujet idéal d’une demi-journée de travail collectif, idéalement facilitée par un tiers.
Savoir déléguer quand on dirige ne se mesure pas au nombre de dossiers confiés. Cela se mesure à la clarté de ce que vous gardez : le cap, les arbitrages entre membres du CODIR, le cadre de décision. Le reste peut se confier, avec le temps et au bon niveau.
Commencez petit. Prenez trois décisions récurrentes, placez-les sur l’échelle, remplissez la fiche avec la personne concernée. Puis tenez le premier point d’étape sans reprendre la main. C’est souvent là que tout se joue.
Sources
- Badal S. B. et Ott B., Delegating: A Huge Management Challenge for Entrepreneurs, Gallup, avril 2015.
- Gallup, State of the Global Workplace, données France, rapport 2026.
- Oncken W. et Wass D. L., Management Time: Who’s Got the Monkey?, Harvard Business Review, novembre 1999.
- Tannenbaum R. et Schmidt W. H., How to Choose a Leadership Pattern, Harvard Business Review, 1958, réédition 1973.
- Sostrin J., To Be a Great Leader, You Have to Learn How to Delegate Well, Harvard Business Review, octobre 2017.
- Management 3.0, Delegation Poker, sept niveaux de délégation.
- Bazire S., Délégation de pouvoirs : quelles sont les 3 conditions de validité ?, Juritravail, mis à jour en octobre 2026.