Vous entrez dans une salle de réunion. L’équipe fixe ses écrans. Le silence pèse. Vous vous posez la question qui vient à tout dirigeant dans ce moment, comment remettre de l’énergie ici. C’est la mauvaise question. L’énergie n’a pas disparu, elle s’est dispersée. Chacun garde ses braises, son envie de bien faire, ses idées, sa part d’engagement. Mais elles sont isolées, étouffées par les non-dits, les interruptions, la pression du quotidien. La théorie de la braise part de ce constat simple, on ne crée pas le feu dans une équipe, on rapproche les braises qui existent déjà. Cet article explique ce que recouvre cette idée et pourquoi elle change la posture d’un dirigeant. Il détaille surtout les leviers concrets pour ranimer une dynamique collective, sans injecter de motivation de l’extérieur.
Votre comité de direction tourne à vide malgré les efforts ? Cet article montre pourquoi, et comment y remédier sans forcer.
La bonne question n’est pas « comment motiver »
La plupart des dirigeants partent d’un postulat qui semble évident, il faudrait créer la motivation. On ajoute une prime, un discours d’ambition, un séminaire de cohésion, un tableau de bord qui mesure l’engagement. Le résultat tient rarement au-delà de quelques semaines. Pensez à ce directeur d’une PME industrielle de quarante personnes qui, après une enquête interne décevante, décide d’offrir un afterwork mensuel et une plateforme de reconnaissance entre pairs. Trois mois plus tard, la participation s’effondre et l’ambiance est identique. L’argent et l’animation n’avaient rien réparé, parce qu’ils ne traitaient pas la cause.
La recherche va dans ce sens. La théorie de l’autodétermination, développée par les psychologues Richard Ryan et Edward Deci dès les années 1970, l’a montré. Plus on agit pour une récompense externe ou pour l’ego, moins l’engagement durable s’installe. Ce qui nourrit la motivation profonde, ce sont trois besoins, l’autonomie, le sentiment de compétence et l’appartenance. Aucun de ces trois ne s’achète, ils se cultivent par les conditions de travail.
Le vrai problème n’est donc pas l’absence de motivation. C’est un problème de système. Une équipe dont les braises sont dispersées n’est pas une équipe sans énergie, c’est une équipe où l’énergie ne circule plus. Le dirigeant qui cherche à insuffler la flamme de l’extérieur passe à côté de ce qui est déjà là, sous ses yeux, mais éparpillé.
Le contexte français
La France affiche le taux d’engagement le plus bas d’Europe, inchangé depuis plusieurs années.
Interpréter ce chiffre comme un déficit de motivation individuelle mène à des solutions coûteuses et sans effet. L’interpréter comme un défaut de système ouvre d’autres pistes. Source, Gallup, State of the Global Workplace 2024.
Que dit la théorie de la braise ?
La théorie de la braise repose sur une image de feu de camp. Isolée, une braise s’éteint. Rapprochée d’autres braises, elle croise sa chaleur, se renforce, et le feu reprend de lui-même. Transposée à une organisation, l’idée devient une posture, l’énergie d’une équipe existe déjà, elle ne demande pas à être créée, elle demande à être rapprochée.
Le principe en une image
Braises dispersées
L’énergie existe mais reste isolée. Chaque braise s’éteint faute de chaleur partagée.
Braises rapprochées
Réunies, elles croisent leur chaleur. Le feu reprend de lui-même, sans stimulus extérieur.
Trois principes structurent cette approche.
- L’énergie est présente. Chaque membre porte des sujets qui l’intéressent, des compétences qu’il aime exercer, une part de sens même quand elle reste cachée.
- La dispersion est le vrai problème. Ce ne sont pas les personnes qui manquent d’envie, c’est le système qui empêche leurs envies de se rencontrer.
- Le rôle du dirigeant est de rapprocher, pas d’allumer. Il crée les conditions pour que les braises se retrouvent, puis il s’efface.
Un exemple rend l’idée concrète. Dans une équipe de direction où le responsable commercial et le responsable production s’évitaient depuis des mois, ce n’est pas un discours sur la coopération qui a débloqué la situation. C’est un temps de travail où chacun a présenté, sans être interrompu, ce qui rendait son quotidien difficile. Les deux ont découvert qu’ils cherchaient la même chose, de la visibilité sur les décisions de l’autre. Leurs braises n’avaient jamais été éteintes, elles n’avaient jamais eu l’occasion de se rapprocher.
Motiver ou créer les conditions, la distinction qui change tout
Cette logique repose sur une distinction que beaucoup de dirigeants confondent, celle entre motiver et créer les conditions de la motivation. Motiver, c’est agir sur les personnes, les stimuler, les récompenser, les convaincre. Créer les conditions, c’est agir sur le système, sur ce qui entoure les personnes et rend leur mise en mouvement possible ou impossible. La première logique épuise celui qui la porte. La seconde libère l’énergie du collectif.
La distinction n’est pas qu’une nuance de vocabulaire, c’est un marqueur de posture. Un dirigeant qui pense devoir motiver se place en fournisseur permanent d’énergie. Un dirigeant qui crée les conditions se place en architecte du contexte. Le premier tient tant qu’il pousse, le second construit quelque chose qui tient sans lui. C’est exactement ce que recouvre la facilitation, une posture qui permet à un collectif de produire lui-même ses réponses, par opposition au conseil qui apporte la solution de l’extérieur.
Il faut aussi distinguer la théorie de la braise d’un simple appel à la bienveillance. Rapprocher les braises n’a rien de mou. Cela demande de nommer ce qui coince, de trancher le cap, de tenir un cadre exigeant. La chaleur ne vient pas d’un climat gentil, elle vient d’une clarté partagée sur ce qui compte et d’une sécurité réelle pour en parler.
Pourquoi les braises s’éparpillent-elles ?
Si l’énergie existe, pourquoi tant d’équipes semblent éteintes ? Parce que le système, souvent sans intention, disperse ce qui pourrait se rapprocher. Trois mécanismes reviennent sur le terrain, chez la PME comme dans la grande organisation.
01
Le manque de temps de réflexion partagé
Les équipes enchaînent les réunions opérationnelles sans jamais s’arrêter pour penser ensemble. Cinq minutes entre deux mails ne rapprochent aucune braise.
02
L’opacité sur les enjeux réels
Quand les gens naviguent au brouillard, ils protègent leur énergie plutôt que de la partager. La transparence sur le cap réactive souvent une dynamique.
03
La parole sous contrainte
Si parler franchement coûte, les braises restent isolées. La sécurité psychologique n’est pas un confort, c’est la condition pour que l’énergie circule.
Ce troisième mécanisme mérite qu’on s’y arrête, car il est le plus documenté. La chercheuse Amy Edmondson, professeure à la Harvard Business School, a défini la sécurité psychologique comme la conviction partagée qu’on peut prendre un risque interpersonnel sans être puni ni humilié. Ses travaux en font un facteur clé de la performance collective. Le projet Aristote, mené par Google à partir de 2012, a confirmé la même chose. Ce n’est pas le talent individuel qui distingue les équipes efficaces, c’est le climat qui autorise la parole.
Ces mécanismes expliquent pourquoi la perte de sens qui pousse une équipe vers le minimum tient rarement à des individus défaillants. Le système les a séparés. C’est aussi un angle négligé du désengagement au travail, dont le problème ne vient pas d’en bas. Et c’est ce qui relie ce sujet à celui des silos entre services, une organisation cloisonnée est d’abord une organisation où les braises ne peuvent pas se rejoindre.
Comment rapprocher les braises ? Les leviers concrets
Rapprocher les braises n’est pas une intention floue, cela se traduit en leviers observables. Voici ceux qui produisent le plus d’effet, sans budget ni grand dispositif.
Créer un vrai temps de réflexion collective
Une demi-journée protégée, sans écran ni ordre du jour surchargé, où l’équipe pose les sujets qui comptent vraiment. Premier accélérateur de rapprochement.
Rendre le cap lisible
Décrire où l’on va, vraiment, pas en slogan. Quand chacun comprend la direction, il relie son énergie propre à un mouvement commun.
Ouvrir la parole sans crainte
Poser des règles simples, une question à la fois, pas d’interruption, droit au désaccord. La parole libérée fait remonter les idées restées sous la cendre.
Observer avant d’agir
Repérer qui a de l’énergie sur quoi, qui s’intéresse à un sujet sans qu’on le demande. Cette observation précède tout dispositif et évite les solutions génériques.
Ces leviers se transforment vite en gestes de terrain. Trois conseils immédiatement applicables. Commencez chaque temps collectif par cinq minutes d’inclusion, un tour où chacun dit d’où il arrive, avant d’entrer dans le sujet, cela réchauffe les braises avant de les rapprocher. Formulez une seule question de fond par séance, testée à l’avance sur deux collègues, plutôt qu’un ordre du jour de huit points. Et prévoyez un point de suivi à quinze jours, car une braise rapprochée qu’on ne revisite jamais finit par s’écarter à nouveau. Pour nourrir ces temps, ces questions puissantes à poser en atelier sont un point de départ concret.
Une demi-journée protégée, un séminaire de comité de direction bien cadré, remplit précisément ce rôle pour une équipe dirigeante. Ce n’est pas le format qui compte, c’est ce qu’il autorise, penser ensemble, sans l’urgence du quotidien.
9%
Le désengagement coûte à l’économie mondiale l’équivalent de 9% du PIB (Gallup, 2024). Mais ce coût ne se règle pas en ajoutant de la motivation. Il se règle en réparant le système qui disperse l’énergie déjà présente.
Voir comment Insuffle intervient sur le système d’équipeLe rôle du dirigeant, poser le cadre
Dans cette approche, le meilleur facilitateur est celui qui disparaît. Quand il part, le groupe continue à brûler seul. Le dirigeant qui adopte cette posture ne se place plus en fournisseur d’énergie, mais en gardien des conditions. Il pose le cadre, il protège le temps, il ouvre la parole, puis il laisse l’équipe produire ses propres réponses.
Posture courante
Porter le feu soi-même
- Le dirigeant se vit comme le moteur permanent qui doit tout tirer.
- Il multiplie les discours de mobilisation et les stimulants externes.
- Il s’épuise, et l’équipe reste passive, en attente de la prochaine impulsion.
- La dynamique retombe dès qu’il relâche l’effort.
Posture recommandée
Poser le cadre, pas le feu
- Le dirigeant devient gardien des conditions, pas fournisseur d’énergie.
- Il protège le temps de réflexion et ouvre la parole.
- Il rend à l’équipe sa capacité d’agir plutôt que de la porter.
- La dynamique tient dans la durée, même quand il s’efface.
Cette posture s’apprend, elle ne relève pas d’un trait de caractère. Prenons le cas d’un dirigeant de PME de vingt-cinq personnes, seul à porter toutes les décisions, persuadé que son équipe attend qu’il tranche. En cessant de répondre lui-même à chaque question et en renvoyant les sujets au collectif, avec un cadre clair, il a vu émerger des propositions qu’il n’attendait pas. Les braises étaient là, c’est sa manière de tout porter qui les tenait à distance. C’est aussi ce qui distingue une équipe qui dépend de son chef d’une équipe démotivée pour des raisons que les managers ne voient pas.
Les erreurs qui éteignent les braises
Trois erreurs reviennent régulièrement quand un dirigeant tente de ranimer son équipe. Les connaître évite de disperser encore plus.
Vouloir tout ranimer d’un coup
Lancer un grand plan sur dix sujets à la fois éparpille l’attention. Mieux vaut rapprocher quelques braises sur un enjeu clair que d’agiter tout le foyer.
Confondre énergie et agitation
Une équipe qui bouge beaucoup n’est pas forcément une équipe dont les braises se rapprochent. Ce qui compte, c’est la circulation vers un but commun, pas le volume d’activité.
Mesurer la motivation au lieu de créer les conditions
Multiplier les tableaux de bord de l’engagement ne rapproche aucune braise. Cela ajoute même une surveillance qui refroidit. L’énergie se cultive comme un feu, elle ne se pilote pas comme un indicateur.
Point de vigilance
La théorie de la braise n’est pas une invitation à laisser faire. Rapprocher les braises suppose un cadre clair et une intention. Sans facilitation ni structure, ouvrir la parole sur des sujets sensibles, conflits latents ou tensions non dites, peut aggraver la situation plutôt que la réparer. Sur ces terrains, l’accompagnement d’un facilitateur expérimenté fait la différence.
Questions fréquentes sur la théorie de la braise
La théorie de la braise est-elle une théorie scientifique ?
Non, c’est une métaphore de posture managériale, portée par Insuffle et son fondateur Yoan Lureault. Elle s’appuie sur des travaux reconnus, la théorie de l’autodétermination de Ryan et Deci et les recherches d’Amy Edmondson sur la sécurité psychologique. Mais elle ne se présente pas comme un modèle académique validé. Sa valeur tient à sa justesse pratique sur le terrain.
Comment repérer les braises dans mon équipe ?
En observant, avant tout dispositif. Repérez qui s’anime sur quel sujet, même hors de son périmètre, qui s’intéresse à une question sans qu’on le lui demande, où le travail garde du sens malgré la routine. Ce repérage informel vaut mieux qu’un questionnaire d’engagement. Il révèle l’énergie réelle, celle qui ne se mesure pas dans un tableau de bord.
Cette approche fonctionne-t-elle avec une équipe en conflit ?
Elle reste pertinente, mais elle demande alors un cadre solide. Sur une équipe traversée de tensions non dites, ouvrir la parole sans facilitation peut raviver le conflit au lieu de rapprocher les braises. Dans ce cas, l’intervention d’un tiers formé à la facilitation crée la sécurité nécessaire pour que l’énergie circule sans se retourner contre le collectif.
Quand la théorie de la braise n’est-elle pas la bonne réponse ?
Quand le problème est structurel et non énergétique. Si une équipe manque de compétences clés, si les rôles sont mal définis, ou si un désaccord stratégique reste non tranché au sommet, rapprocher les braises ne suffit pas. L’approche traite la circulation de l’énergie, pas les défauts de structure ou de décision. Un diagnostic préalable permet de distinguer les deux.
Combien de temps faut-il pour ranimer une dynamique d’équipe ?
Cela dépend du degré de dispersion et de la nature du système en place. Un premier rapprochement peut se produire dès une demi-journée de travail bien facilitée. L’ancrage durable, lui, se joue sur plusieurs semaines, le temps que les nouvelles conditions, temps de réflexion, transparence, parole ouverte, deviennent des habitudes. La régularité compte plus que l’intensité ponctuelle.
Quelle différence avec un séminaire de motivation classique ?
Un séminaire de motivation cherche à injecter de l’énergie de l’extérieur, discours, défis, animations. La théorie de la braise fait l’inverse, elle part de l’énergie déjà présente et crée les conditions pour qu’elle se rassemble. L’effet est plus lent à installer, mais bien plus durable, parce qu’il ne dépend pas d’un stimulus renouvelé en permanence.
Ranimer sans forcer
La théorie de la braise renverse une croyance tenace, celle du dirigeant qui devrait produire l’énergie de son équipe. L’énergie est déjà là, dispersée par un système qui l’ignore. Le vrai travail consiste à créer les conditions du rapprochement, un temps protégé, un cap lisible, une parole libre. Le reste suit, le feu reprend de lui-même. C’est moins spectaculaire qu’un grand plan de mobilisation, mais c’est ce qui tient dans la durée.
Pour aller plus loin
Votre équipe de direction a de l’énergie. Reste à la rapprocher.
Pour un comité de direction, c’est souvent la différence entre un collectif qui s’épuise et un collectif qui avance. Insuffle intervient sur le système d’équipe, par la facilitation.
Sources
- Gallup, State of the Global Workplace 2024, taux d’engagement des salariés en France (7%, le plus bas d’Europe, inchangé depuis 2022) et coût mondial du désengagement (environ 9% du PIB). Communiqué Gallup, juin 2024
- Zest, analyse du rapport Gallup 2026 sur l’engagement au travail des salariés européens (France à 8%). zestmeup.com, mai 2026
- Revue Gestion HEC Montréal, dossier sur la théorie de l’autodétermination de Richard Ryan et Edward Deci. revuegestion.ca
- Amy Edmondson, The Fearless Organization (Wiley, 2018) et travaux sur la sécurité psychologique, Harvard Business School. Harvard Business School, profil Amy Edmondson
- Projet Aristote de Google (2012), la sécurité psychologique identifiée comme premier facteur d’efficacité des équipes, présenté par le CJD. cjd.net
- Innovation Managériale, distinction entre motiver et créer les conditions de la motivation. innovationmanageriale.com
- ANACT / OpinionWay, sondage sur le sens au travail (juin 2022). Données ANACT reprises par le Gymnase du Management
- Courrier Cadres, données Gallup sur l’engagement en France et en Europe. courriercadres.com
- ANDRH, chronique sur la sécurité psychologique et les travaux d’Amy Edmondson. andrh.fr