Un comité de direction peut valider un plan stratégique à l’unanimité, puis le voir s’éteindre en quelques mois. Personne ne s’y oppose. Personne ne le porte non plus.
C’est de ce constat, que je fais souvent en accompagnant des équipes de direction, qu’est né le livre que je prépare sur le futur désiré. Je l’écris pour les dirigeants qui ont déjà essayé la vision affichée au mur, les objectifs en cascade et le plan de transformation en trois phases. Ils constatent que l’énergie retombe dès que le séminaire se termine.
Le livre est encore en cours d’écriture. Cet article en donne la colonne vertébrale, en trois questions. Pourquoi désirer un futur avant de le planifier ? Qu’est-ce qui le distingue d’une vision ou d’un objectif ? Comment une équipe de direction peut-elle commencer dès maintenant ? Vous y trouverez aussi les limites de l’approche, parce qu’une méthode qui prétend tout résoudre ne résout rien.
Pour voir comment nous pratiquons déjà cette démarche avec des équipes de direction, découvrez la démarche Futur Désiré® d’Insuffle.
Pourquoi un livre sur le futur désiré ?
Le réflexe courant
Un futur annoncé
- Rédigé par la direction, puis présenté
- L’équipe valide en réunion
- L’énergie dépend de celui qui le porte
- On mesure l’adhésion
Suffit pour une décision technique, peu discutée
Ce que défend le livre
Un futur désiré
- Construit avec ceux qui le feront exister
- L’équipe se projette dans des scènes concrètes
- L’énergie circule dans le collectif
- On mesure les engagements pris
Utile quand le cap doit être porté par toute l’équipe
Les organisations n’ont jamais manqué de plans. John Kotter a observé plus d’une centaine d’entreprises tenter de se transformer, sous les bannières de la qualité totale, de la réingénierie ou du changement culturel. Presque toutes poursuivaient le même but : changer en profondeur leur façon de travailler face à un marché plus exigeant.
Le chiffre souvent cité, selon lequel 70 % des changements échouent, vient de Michael Beer et Nitin Nohria, dans la Harvard Business Review en 2000. Son fondement empirique reste discuté, et nous l’examinons dans notre analyse des transformations qui échouent. Le pourcentage importe moins que ce qu’il révèle : un plan bien conçu ne suffit pas à mettre un collectif en mouvement.
Ce que j’observe sur le terrain tient en une phrase. Personne ne défend un futur qu’on lui a annoncé. Les gens défendent ce qu’ils ont contribué à construire.
La recherche a décrit un mécanisme voisin. Michael Norton, Daniel Mochon et Dan Ariely ont baptisé effet IKEA notre tendance à surestimer la valeur de ce que nous avons fabriqué nous-mêmes. Leurs quatre études portaient sur des meubles IKEA, des origamis et des constructions en Lego.
Pourquoi un livre plutôt qu’une série d’articles ? Parce qu’un article peut décrire un outil, pas une posture. Le futur désiré touche à la façon dont une équipe de direction décide, se parle et partage le pouvoir de dire où l’on va. Ce sujet demande du temps, des nuances et des contre-exemples.
Une nuance de leurs travaux compte beaucoup pour une équipe de direction : l’effet n’apparaît que si la construction aboutit. Un atelier inachevé ne crée pas d’attachement. Le livre part de là, et s’adresse au dirigeant qui veut que son cap soit porté, pas seulement validé.
Ce que le livre défend : désirer avant de planifier
La métaphore des deux falaises
Le plan est un pont, pas une destination
Aujourd’hui
L’organisation telle qu’elle fonctionne vraiment, lue sans complaisance.
Le passage
Les décisions, les engagements et les premiers succès qui relient les deux rives.
Le futur désiré
L’organisation que l’équipe veut habiter, décrite assez précisément pour donner envie d’y aller.
La thèse centrale est simple à énoncer et exigeante à pratiquer. Une organisation se transforme durablement quand son équipe de direction construit d’abord ensemble un état futur assez désirable pour donner envie de s’y rendre. Le plan vient ensuite.
Nous développons cette image dans l’article consacré aux deux falaises. Elle a un mérite : elle rappelle qu’on ne construit pas un pont sans savoir sur quelle rive il doit arriver.
Cette idée a des racines anciennes. Gaston Berger, considéré comme le père de la prospective française, prônait dès 1958 une attitude prospective. Son premier fondement consistait à voir loin, comme les phares d’une voiture qui roule vite, de nuit, sur une route inconnue.
Du côté du management, David Cooperrider et Suresh Srivastva ont posé en 1987 les bases de l’appreciative inquiry. L’un de ses cinq principes d’origine, le principe d’anticipation, affirme que l’image que nous avons du futur guide ce que nous faisons aujourd’hui.
Le futur désiré emprunte à ces deux héritages, avec une différence de taille. Il ne se rédige ni dans un bureau d’études ni par une direction seule. Il se construit en collectif, avec ceux qui devront le faire exister.
Cette posture a ses garde-fous. Elle ne rejette ni les plans, ni les budgets, ni les indicateurs : une organisation a besoin des trois. Elle refuse seulement qu’ils précèdent la question de ce que l’équipe veut construire. Un futur désiré bien formulé ouvre un chemin, il ne le parcourt pas à la place de l’équipe.
Le livre ne promet donc pas de lire l’avenir. Il défend une posture : décider du futur que l’on veut habiter, puis organiser le chemin pour y aller.
Futur désiré, vision, objectif : ce qui les distingue
| Critère | Vision | Objectif chiffré | Futur désiré |
|---|---|---|---|
| Ce qu’il décrit | Une direction générale | Un résultat mesurable | Un état futur concret, que l’on peut se représenter |
| Qui le formule | Souvent la direction | La direction, puis la cascade managériale | L’équipe qui devra le faire exister |
| Ce qu’il apporte | Un sens commun | Une mesure et un pilotage | De l’élan et des engagements |
| Son angle mort | Reste abstraite si personne ne s’y projette | Mesure sans donner envie | Ne produit rien sans lecture du réel ni plan |
La confusion la plus fréquente consiste à rebaptiser une vision existante en futur désiré. Le vocabulaire change, le fonctionnement reste le même, et l’équipe le sent immédiatement.
Les trois notions ne s’opposent pas, elles s’emboîtent. Sur notre page consacrée à l’approche du futur désiré, nous résumons cet ordre en une formule : viser avant de planifier.
Un test simple permet de vérifier si l’on tient un vrai futur désiré. Demandez à chaque membre du comité ce qu’il verra concrètement le jour où ce futur sera réalisé. Des réponses abstraites signalent une vision. Des scènes précises, des comportements, des décisions prises autrement signalent que le travail est engagé.
Un second test porte sur la réaction du groupe. Un futur désiré qui ne suscite ni enthousiasme ni désaccord n’est pas encore assez précis. La tiédeur est un signal d’alerte, pas un consensus.
Ce que cela change pour une équipe de direction
Situations typiques
Trois moments où l’exercice prend tout son sens
Le plan est validé, personne ne le porte
Le comité a dit oui, les équipes attendent de voir. Le cap existe sur le papier, pas dans les têtes.
Le CODIR ne parle plus que d’urgences
Les réunions traitent l’opérationnel de la semaine. La question de ce que l’on construit ensemble n’a plus de créneau.
L’équipe change de nature
Fusion, transmission, croissance rapide ou nouveaux membres : le futur d’hier n’est plus celui de l’équipe d’aujourd’hui.
Pour un comité de direction, le futur désiré déplace la conversation. On ne commence plus par les moyens, les budgets et les responsabilités. On commence par ce que l’équipe veut voir exister, puis on remonte vers les décisions. Le futur désiré appliqué au CODIR détaille cette méthode de projection.
Dans nos interventions, la démarche s’inscrit dans le cycle ODCT. Il compte quatre temps, part de l’observation du réel et se termine par la transformation. Le désir ne remplace pas le diagnostic, il s’appuie dessus.
Prenons une configuration typique, et non un cas client. Une PME industrielle sort d’une année de croissance subie. Le CODIR a validé un plan de réorganisation solide, mais les chefs d’atelier n’en parlent pas.
Interrogé séparément, chaque directeur décrit un futur différent : l’un pense export, l’autre qualité, le troisième rentabilité. Le travail ne commence pas par trancher entre ces options. Il commence par faire décrire à chacun une journée type de l’entreprise dans trois ans. Les points communs apparaissent vite, les vrais désaccords aussi. Ce sont eux qui méritaient le temps du comité.
Trois erreurs reviennent souvent quand une équipe de direction s’y essaie seule :
- confier la rédaction du futur désiré au dirigeant ou au service communication, ce qui recrée un futur annoncé ;
- viser si loin et si flou que personne ne sait ce qui changera lundi matin ;
- sauter l’étape du réel, et bâtir un futur désirable sur une lecture fausse de la situation.
Ces écueils expliquent pourquoi tant de séminaires produisent de belles intentions qui ne survivent pas au premier comité opérationnel. Ils n’invalident pas la démarche. Ils rappellent qu’elle demande un cadre, et souvent un regard extérieur à l’équipe.
Commencer sans attendre le livre
À tester dès le prochain CODIR
Trois gestes, avant, pendant et après
Avant
Une seule question, par écrit
Demandez à chacun ce qui le rendra fier de cette équipe dans trois ans. Réponses individuelles, avant la réunion.
Pendant
Des scènes, pas des valeurs
Faites décrire ce que l’on verra concrètement. Notez les désaccords au lieu de les lisser.
Après
Des engagements datés et nommés
Formulez-les en « quand telle situation se présente, alors je ferai ceci », puis revoyez-les au CODIR suivant.
Le livre prendra le temps de développer la démarche. Rien n’empêche une équipe de direction de s’y mettre avant sa parution.
Le passage du désir à l’action mérite une attention particulière. Le psychologue Peter Gollwitzer distingue l’intention de but, qui fixe un résultat, de l’intention de mise en œuvre. Celle-ci précise quand, où et comment agir, sous la forme « quand telle situation se présente, alors je ferai ceci ».
Ses travaux, publiés en 1999 dans la revue American Psychologist, décrivent aussi comment l’intention de but transforme des désirs encore flottants en objectifs qui engagent. Appliqué à un CODIR, cela signifie qu’un futur désiré doit se prolonger en engagements précis. Sans eux, il rejoint la pile des visions inspirantes.
Comment savoir, quelques mois plus tard, si le travail a pris ? Trois signaux parlent plus qu’une enquête d’adhésion. Les membres du comité reprennent d’eux-mêmes les mots du futur désiré pour arbitrer. Certaines décisions se prennent plus vite, parce que le critère est partagé. Les engagements pris en séminaire sont tenus, ou renégociés ouvertement plutôt qu’abandonnés en silence.
Pour une première expérience collective, la Fresque du Futur Désiré® propose une journée qui produit un résultat réutilisable par l’équipe. Pour une équipe de direction qui doit trancher, un séminaire d’entreprise facilité offre le cadre nécessaire pour passer du désir aux décisions.
Ces idées sont aussi au cœur de la conférence Le futur est à construire.
Pour être tenu informé de la sortie du livre et du jeu de cartes, rendez-vous sur la page Facilite-moi ça !.
Questions fréquentes sur le futur désiré et le livre
Quand sortira le livre sur le futur désiré ?
Aucune date de parution n’est annoncée à ce jour. Le livre est en cours d’écriture, aux côtés d’un second ouvrage consacré à la facilitation. Plutôt que de promettre une date, nous préférons partager l’avancée des idées quand elles sont mûres. En attendant, la démarche est déjà pratiquée avec des équipes de direction, en séminaire comme en atelier.
Qu’est-ce que le futur désiré, en une phrase ?
C’est un état futur souhaité, construit collectivement par une équipe, et assez désirable pour la mettre en mouvement. Ce n’est ni une vision d’entreprise classique ni un objectif chiffré. Sa force tient à deux conditions : il est décrit concrètement, et il est formulé par ceux qui devront le faire exister.
Le futur désiré est-il une méthode de prospective ?
Il en partage l’esprit, pas les outils. La prospective de Gaston Berger invite à voir loin pour préparer l’avenir plutôt que le subir. Le futur désiré reprend cette attitude mais ne construit pas de scénarios d’experts. Il part de ce qu’une équipe veut voir exister, puis remonte vers les décisions et les premiers pas.
Dans quels cas le futur désiré n’est-il pas la bonne réponse ?
Quand l’urgence est vitale, par exemple une crise de trésorerie, il faut d’abord stabiliser. Quand un conflit ouvert divise l’équipe de direction, il doit être traité avant toute projection commune. Enfin, si une décision est déjà prise sans marge de discussion, mieux vaut l’assumer comme telle. Un faux exercice de co-construction abîme la confiance.
Quel lien entre le futur désiré et le cycle ODCT ?
Le futur désiré dit où l’équipe veut aller. Le cycle ODCT décrit comment Insuffle accompagne le chemin, en quatre temps qui partent de l’observation du réel et aboutissent à la transformation. Les deux vont ensemble : un futur désiré sans lecture du réel reste un rêve, une lecture du réel sans désir reste un constat.
Faut-il un facilitateur pour construire son futur désiré ?
Ce n’est pas obligatoire pour un premier essai, et les trois gestes proposés dans cet article se pratiquent en interne. Un facilitateur devient utile quand le dirigeant fait partie du sujet, quand des tensions existent dans l’équipe, ou quand les enjeux sont lourds. Il permet alors au dirigeant de participer au lieu d’animer.
Le futur désiré convient-il aux PME comme aux grandes entreprises ?
Oui, à condition d’adapter le périmètre. Dans une PME, le comité de direction construit souvent son futur désiré en séminaire, puis l’ouvre aux équipes. Dans une ETI ou un groupe, le travail se mène plutôt par niveaux : direction générale, puis directions de site ou de métier. Le principe reste le même : ceux qui feront exister le futur participent à le dessiner.
Un futur se désire avant de se planifier
Le livre est encore en cours d’écriture. La conviction qui le porte guide déjà nos interventions : un futur annoncé s’use vite, un futur désiré se défend.
Si votre comité de direction valide des plans qui ne prennent pas, la question n’est peut-être pas celle du plan. Elle est peut-être celle du désir partagé qui manque en amont, et du cadre pour le faire émerger.
Votre CODIR valide des plans qui ne prennent pas ?
Parlons de ce que votre équipe veut construire
Un appel avec Yoan Lureault pour regarder votre situation et voir si un travail sur le futur désiré a du sens pour votre équipe de direction.
Sources
- Kotter, J. P. (1995). Leading Change: Why Transformation Efforts Fail. Harvard Business Review, mars-avril 1995.
- Beer, M. et Nohria, N. (2000). Cracking the Code of Change. Harvard Business Review, mai-juin 2000.
- Norton, M. I., Mochon, D. et Ariely, D. (2012). The IKEA Effect: When Labor Leads to Love. Journal of Consumer Psychology, 22 (3), 453-460.
- Iweps. Qu’entend-on par « attitude prospective » ? Présentation des fondements de l’attitude prospective de Gaston Berger.
- Wikipedia. Appreciative inquiry, origines (Cooperrider et Srivastva, 1987) et principe d’anticipation.
- The Center for Appreciative Inquiry. Principles of Appreciative Inquiry, les cinq principes d’origine.
- Gollwitzer, P. M. (1999). Implementation intentions: Strong effects of simple plans. American Psychologist, 54, 493-503.