“Je n’ai pas le temps” : la pire fausse excuse en entreprise

Yoan Lureault
13 février 2026

“Je n’ai pas le temps.”

C’est la phrase la plus prononcée en entreprise. Devant “on fait un point” et “il faudrait qu’on en parle”.

Le manager n’a pas le temps de faire du feedback. Le dirigeant n’a pas le temps de la stratégie. L’équipe n’a pas le temps de se poser pour réfléchir. Le RH n’a pas le temps de traiter le conflit dans le service compta.

Tout le monde court. Personne n’a le temps.

Et si cette phrase ne voulait jamais dire ce qu’elle dit ?


Ce que “je n’ai pas le temps” veut vraiment dire

Traduction 1 : “Ce n’est pas ma priorité”

Vous avez le temps de faire 4 heures de réunion par jour. Vous avez le temps de répondre à 80 mails. Vous avez le temps de produire des reportings que personne ne lit.

Mais vous n’avez pas le temps de donner du feedback à vos collaborateurs ?

Vous avez le temps. Vous ne le mettez pas là.

“Je n’ai pas le temps” signifie presque toujours “j’ai choisi de mettre mon temps ailleurs”. C’est un choix de priorité déguisé en contrainte extérieure.

La différence est fondamentale. Une contrainte, on la subit. Une priorité, on la choisit.

Dire “je n’ai pas le temps de faire du feedback” est plus confortable que dire “le feedback n’est pas ma priorité”. Parce que la deuxième version oblige à assumer. Et assumer, ça pique.

Traduction 2 : “Je ne sais pas dire non”

L’agenda est plein parce que vous dites oui à tout.

Oui à la réunion où vous n’êtes pas indispensable. Oui au projet qu’on vous ajoute “en plus du reste”. Oui au collègue qui vous demande un coup de main pour la cinquième fois. Oui au reporting supplémentaire demandé par la direction.

Chaque oui prend du temps. Et chaque oui à quelque chose est un non implicite à autre chose.

Quand vous dites oui à une réunion inutile, vous dites non au travail de fond que vous auriez pu faire pendant cette heure. Quand vous dites oui à tout ce qu’on vous demande, vous dites non à ce qui compte vraiment.

“Je n’ai pas le temps” signifie souvent : “je n’ai pas le courage de dire non.”

Traduction 3 : “J’ai peur de ce que ça implique”

Il y a un conflit dans l’équipe. Vous le savez depuis 3 mois. “Je n’ai pas le temps de le traiter.”

Si.

Vous avez peur. Peur de la confrontation. Peur de ce qui va sortir. Peur de découvrir que le problème est plus profond que prévu. Peur que ça remette en question votre management.

La phrase “je n’ai pas le temps” est un bouclier. Elle transforme un évitement en contrainte légitime. “Ce n’est pas que je ne veux pas — c’est que je ne peux pas.”

Sauf que vous pouvez. Vous ne voulez pas.

Traduction 4 : “Je suis dans la réaction permanente”

Certaines personnes passent 100% de leur temps à réagir.

Un mail arrive, elles répondent. Un problème surgit, elles le traitent. Quelqu’un demande quelque chose, elles le font. Le téléphone sonne, elles décrochent.

Pas un instant n’est consacré à l’anticipation, la réflexion, la planification. Tout est réaction.

Et à la fin de la journée : “Je n’ai pas eu le temps.” Normal. Vous avez passé la journée à éteindre des feux. Dont certains n’auraient jamais existé si vous aviez pris le temps de les anticiper.

Le pompier permanent n’a pas le temps. Le stratège, si.

Traduction 5 : “Je confonds agitation et efficacité”

Être occupé n’est pas être efficace.

Il y a des gens qui travaillent 60 heures par semaine et ne produisent rien de significatif. Et d’autres qui travaillent 40 heures et changent les choses.

La différence n’est pas le volume horaire. C’est ce qu’on fait de ces heures.

“Je n’ai pas le temps” est parfois le symptôme d’une confusion profonde entre l’activité et le résultat. On est fier d’être débordé. Comme si c’était une preuve de valeur.

Ce n’est pas une preuve de valeur. C’est une preuve de désorganisation. Ou de mauvaises priorités. Ou les deux.


Les 7 choses pour lesquelles on n’a “jamais le temps”

1. Donner du feedback

“Je n’ai pas le temps de faire des entretiens individuels.”

Coût de ne pas le faire : un collaborateur qui ne sait pas où il en est, qui perd en motivation, qui fait des erreurs évitables, qui finit par partir. Recrutement + onboarding du remplaçant : 6 mois et 15 000 à 30 000€.

Coût du feedback : 30 minutes par mois.

2. Clarifier la stratégie

“On est trop dans l’opérationnel, on n’a pas le temps de prendre du recul.”

Coût de ne pas le faire : des équipes qui tirent dans des directions différentes, des projets contradictoires lancés en parallèle, de l’énergie gaspillée parce que personne ne sait ce qui est prioritaire.

Coût de la clarification : une demi-journée avec les bonnes personnes.

3. Traiter un conflit

“Ce n’est pas le moment, on a trop de choses en cours.”

Coût de ne pas le faire : le conflit s’envenime, d’autres personnes sont aspirées, l’ambiance se dégrade, les meilleurs partent, la performance s’effondre.

Coût du traitement : une conversation difficile de 2 heures.

4. Former les équipes

“On ne peut pas se permettre de libérer du temps pour la formation.”

Coût de ne pas le faire : des gens qui stagnent, des compétences qui deviennent obsolètes, des erreurs répétées, une entreprise qui prend du retard.

Coût de la formation : quelques jours par an.

5. Réfléchir avant d’agir

“On n’a pas le temps de réfléchir, il faut avancer.”

Coût de ne pas le faire : des décisions prises dans la précipitation, des projets lancés sans cadrage, des erreurs coûteuses qu’une heure de réflexion aurait évitées.

Coût de la réflexion : le temps de se poser, de questionner, de vérifier.

6. Supprimer ce qui ne sert plus

“Je sais que cette réunion est inutile, mais je n’ai pas le temps de revoir l’organisation.”

C’est la plus absurde. Vous n’avez pas le temps de supprimer ce qui vous fait perdre du temps. Donc vous continuez à perdre du temps. Chaque semaine. Chaque mois. Chaque année.

Coût de ne pas le faire : les heures perdues s’accumulent. Indéfiniment.

Coût du ménage : 2 heures pour auditer votre agenda et supprimer les réunions inutiles.

7. Prendre soin des gens

“Les sujets humains, c’est important, mais là on n’a pas le temps.”

Les “sujets humains”, c’est votre entreprise. Votre entreprise est faite de gens. Si les gens ne vont pas bien, l’entreprise ne va pas bien. Il n’y a pas de “quand on aura le temps”. Le temps, c’est maintenant.


Le paradoxe du temps

Voici le piège :

Moins vous prenez le temps, moins vous avez de temps.

Pas le temps de cadrer un projet → le projet dérape → vous passez 3 fois plus de temps à rattraper.

Pas le temps de donner du feedback → le collaborateur fait des erreurs → vous passez du temps à corriger.

Pas le temps de traiter un conflit → le conflit s’aggrave → vous passez des semaines à gérer la crise.

Pas le temps de réfléchir à vos priorités → vous faites tout → vous ne faites rien correctement → vous recommencez.

Le temps que vous ne prenez pas aujourd’hui, vous le payez en double demain.

C’est contre-intuitif. Mais c’est systématique.

Les gens les plus débordés sont souvent ceux qui refusent de s’arrêter pour réorganiser. Ils courent de plus en plus vite sur un tapis roulant qui accélère. Au lieu de chercher le bouton stop.


“Oui mais moi c’est différent, je suis vraiment débordé”

Possible.

Il existe des situations de surcharge réelle. Des effectifs insuffisants. Des périodes de pic. Des crises.

Mais posez-vous ces questions honnêtement :

Combien d’heures cette semaine avez-vous passées en réunion ? Si c’est plus de 15 heures, le problème n’est pas la charge. C’est les réunions.

Combien de choses avez-vous faites que quelqu’un d’autre aurait pu faire ? Si vous faites le travail de vos collaborateurs à leur place, vous n’avez pas un problème de temps. Vous avez un problème de délégation.

Combien de fois avez-vous dit oui alors que vous pensiez non ? Chaque oui de politesse est du temps volé à vos vraies priorités.

Combien de tâches dans votre semaine ne produisent aucun résultat ? Pas “sont utiles en théorie”. Produisent un résultat concret. Si vous ne savez pas répondre, c’est un signal.

Quand avez-vous fait le ménage dans vos activités pour la dernière fois ? Si la réponse est “jamais” ou “il y a longtemps”, vous portez probablement 30% d’activités mortes.


Ce que font les gens qui “ont le temps”

Ils n’ont pas plus de 24 heures dans une journée. Ils les utilisent autrement.

Ils choisissent avant de faire

Avant de se lancer dans la journée, ils décident : quelles sont les 3 choses qui doivent absolument avancer aujourd’hui ? Le reste est secondaire. Ou peut attendre. Ou n’a pas besoin d’être fait.

Ils disent non

À la réunion qui ne les concerne pas. Au projet supplémentaire quand la charge est déjà pleine. Au collègue qui devrait résoudre son problème seul.

Dire non n’est pas égoïste. C’est responsable. Vous protégez votre capacité à délivrer sur ce qui compte.

Ils bloquent du temps pour le travail de fond

Pas “si j’ai un créneau libre”. Des blocs programmés. Protégés. Non négociables.

2 heures le mardi matin pour la réflexion stratégique. 1 heure le jeudi pour le feedback individuel. Ces créneaux ont la même valeur qu’une réunion avec le client — ils ne sautent pas.

Ils suppriment régulièrement

Chaque trimestre : qu’est-ce que je fais qui ne produit plus de résultat ? Quelle réunion est devenue inutile ? Quel reporting ne sert plus ? Quel process est une perte de temps ?

Supprimer libère du temps. Et le temps libéré va aux priorités.

Ils délèguent pour de vrai

Pas “je délègue et je contrôle chaque étape”. Pas “je délègue mais je refais derrière”.

Déléguer : confier la mission et le pouvoir de décision. Accepter que ce sera fait différemment. Accepter que ce ne sera peut-être pas parfait. Et que “pas parfait mais fait” vaut mieux que “parfait mais jamais fait parce que je n’avais pas le temps de le faire moi-même”.


Le vrai problème derrière “je n’ai pas le temps”

Ce n’est pas un problème de temps. C’est un problème de choix.

Choisir, c’est renoncer. Renoncer, c’est inconfortable. Alors on ne choisit pas. On fait tout. On fait tout mal. Et on dit “je n’ai pas le temps”.

C’est plus confortable que de dire :

  • “Le feedback n’est pas ma priorité” (ça fait mauvais manager)
  • “Je n’ose pas dire non à mon chef” (ça fait faible)
  • “J’ai peur de ce conflit” (ça fait lâche)
  • “Je ne sais pas ce qui est prioritaire” (ça fait incompétent)
  • “J’aime bien être débordé, ça me donne le sentiment d’être utile” (ça fait… vrai)

“Je n’ai pas le temps” est la phrase qui permet de ne rien remettre en question tout en se présentant comme victime des circonstances.

Ce n’est pas les circonstances. C’est vous.

Et ça, c’est une bonne nouvelle. Parce que les circonstances, vous ne les contrôlez pas. Vos choix, si.


FAQ

Et quand c’est vraiment un problème de sous-effectif ?

Ça existe. Mais avant de conclure au sous-effectif, vérifiez : combien de temps est perdu en réunions inutiles, en reportings sans valeur, en process absurdes, en tâches que plus personne ne questionne ? Dans beaucoup d’organisations, le problème n’est pas le manque de bras. C’est la quantité de temps gaspillé.

Comment dire non à son N+1 ?

Pas en disant “non”. En disant : “Si j’ajoute ça, qu’est-ce que je décale ?” ou “J’ai actuellement X, Y et Z en cours. Lequel tu veux que je repousse pour prendre ce nouveau sujet ?”

Vous ne refusez pas. Vous rendez visible le coût du oui.

C’est pas un peu dur comme discours ?

Oui. Mais moins dur que de passer 10 ans à courir sans jamais s’arrêter pour se demander pourquoi. Moins dur que le burn-out qui attend au bout de la course. Moins dur que de regarder en arrière et de réaliser qu’on a été occupé toute sa carrière sans jamais avoir fait ce qui comptait vraiment.

Comment on commence à changer ?

Cette semaine. Prenez votre agenda. Pour chaque activité, posez la question : “Si je ne faisais pas ça, qu’est-ce qui se passerait concrètement ?” Pour tout ce dont la réponse est “rien de grave” — supprimez, déléguez ou reportez. Comptez les heures récupérées. Mettez-les sur ce qui compte.


En résumé

“Je n’ai pas le temps” ne veut jamais dire “je n’ai pas le temps”.

Ça veut dire :

  • Ce n’est pas ma priorité
  • Je ne sais pas dire non
  • J’ai peur de ce que ça implique
  • Je suis en réaction permanente
  • Je confonds agitation et efficacité

Le paradoxe : Moins vous prenez le temps, moins vous avez de temps. Le temps non pris aujourd’hui se paie en double demain.

La vérité : Ce n’est pas un problème de temps. C’est un problème de choix. Et choisir, c’est renoncer.

La question n’est pas “est-ce que j’ai le temps ?”

La question est “est-ce que c’est important ?”

Si c’est important, vous trouverez le temps. Si vous ne le trouvez pas, ce n’est pas important. Dans les deux cas, arrêtez de dire “je n’ai pas le temps”.


Vos managers courent dans tous les sens sans jamais traiter l’essentiel ?

On les accompagne pour sortir de l’agitation et se concentrer sur ce qui change vraiment les choses. Pas de la théorie. Du travail sur leurs vrais sujets.

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Insuffle — Vous avez le temps. Vous ne le mettez pas au bon endroit.

À propos de Yoan Lureault

Fondateur d'Insuffle et Insuffle Académie, facilitateur en intelligence collective et formateur, basé à Deauville. J'accompagne PME, ETI et fonction publique dans leurs transformations : diagnostics stratégiques, séminaires de direction, alignement d'équipes, évolution des pratiques managériales. Mon approche : cash, terrain, zéro bullshit — via mes démarches propriétaires (Futur Désiré®, Boussole 4C, ...).

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