Qui fait quoi en entreprise : le flou des rôles, poison silencieux

Qui fait quoi en entreprise : le flou des rôles, poison silencieux

Yoan Lureault
22 mai 2026

Qui fait quoi en entreprise ? Personne ne le sait exactement. Pas parce que les gens sont désorganisés. Mais parce que personne n’a jamais posé la question franchement. Et tant que cette question reste dans l’angle mort, les mêmes boucles tournent. Des tâches tombent entre deux chaises. Des gens font le travail des autres sans qu’on leur demande. D’autres attendent une validation qui ne viendra pas parce que personne ne sait que c’est à eux de la donner. C’est le quotidien de beaucoup d’équipes. La question “qui fait quoi en entreprise” ne fait pas de bruit, mais le flou qu’elle révèle coûte cher.

Ce n’est pas un problème de fiches de poste. C’est un problème de cadre.

Quand tout le monde fait un peu de tout

Vous connaissez ce tableau. Un projet démarre. Personne ne sait précisément qui porte quoi. Un manager prend le lead par habitude. Un autre considère que c’est son périmètre. Un troisième attend qu’on lui confie quelque chose. Résultat : soit le travail est fait deux fois, soit il n’est fait par personne.

Dans les PME et les ETI, c’est encore plus marqué. Parce que les gens portent plusieurs casquettes. Parce que l’organigramme date de trois ans. Parce que la croissance a fait exploser les périmètres sans que personne ne les redéfinisse.

Le DG pense que c’est clair. Les managers pensent que c’est clair. Mais quand on gratte un peu, chacun a sa propre version de la réalité. Et ces versions ne se recoupent pas.

Un directeur marketing pense gérer la communication interne. Le DRH aussi. Le directeur des opérations pense que la qualité est chez lui. Le directeur technique aussi. Personne ne ment. Personne ne joue. C’est juste que le cadre n’a jamais été posé.

Ce que le flou des rôles produit concrètement

Le flou ne fait pas de bruit. Il fait des dégâts. Voici ce qu’on observe sur le terrain, dans les organisations qu’on accompagne chez Insuffle.

D’abord, des doublons. Deux personnes travaillent sur le même sujet sans se coordonner. Elles découvrent le doublon en réunion, devant tout le monde. La frustration monte.

Ensuite, des trous. Des sujets que personne ne traite parce que chacun pense que c’est le rôle de l’autre. Le sujet reste en suspension pendant des semaines. Puis il explose.

Des tensions relationnelles aussi. Quand quelqu’un empiète sur le territoire d’un collègue sans le savoir, ça crée du ressentiment. Pas toujours exprimé. Souvent stocké. Et ça finit par sortir au pire moment.

De la lenteur enfin. Parce que tout le monde se regarde avant d’agir. Parce que les circuits sont flous. Parce que lancer un sujet sans être sûr que c’est ton rôle, c’est prendre un risque.

Le réflexe classique : refaire les fiches de poste

Face à ce constat, le premier réflexe de beaucoup de dirigeants et DRH, c’est de remettre à plat les fiches de poste. Reprendre l’organigramme. Redéfinir les périmètres sur le papier.

C’est logique. Mais ça rate presque toujours.

Pourquoi ? Parce que le problème n’est pas dans le document. Le problème, c’est que les gens ne se sont jamais parlé de leurs rôles respectifs. Pas sur le papier. En vrai. En se regardant dans les yeux. En nommant les zones de recouvrement. En tranchant ensemble ce qui appartient à qui.

Une fiche de poste, c’est un document RH. Ça décrit un poste. Ça ne règle pas les frictions entre deux personnes qui pensent toutes les deux que le même sujet leur revient.

La clarification des rôles, ce n’est pas un exercice administratif. C’est un exercice de dialogue.

Pourquoi le flou s’installe (et persiste)

Le flou des rôles n’arrive pas par accident. Il s’installe progressivement, pour des raisons précises.

La croissance rapide d’abord. L’entreprise est passée de 30 à 80 personnes en trois ans. Les nouveaux arrivants se greffent sur une organisation qui n’a pas été repensée. Les rôles se chevauchent parce que personne n’a pris le temps de redécouper.

Les réorganisations inachevées ensuite. On a fusionné deux services. On a créé un poste transverse. On a ajouté un niveau de management. Mais on n’a jamais terminé le travail. Les interfaces entre les nouveaux périmètres restent floues.

Le management par la confiance mal compris aussi. “Je fais confiance à mes équipes, je ne vais pas tout cadrer.” C’est une phrase qu’on entend souvent. Mais la confiance sans cadre, ça ne produit pas de l’autonomie. Ça produit du brouillard.

Et puis il y a l’évitement. Clarifier qui fait quoi, c’est potentiellement dire à quelqu’un qu’un sujet n’est plus chez lui. C’est toucher à l’identité professionnelle des gens. C’est un sujet sensible. Alors on évite. Et le flou dure.

Ce qui marche : poser le cadre ensemble

La seule façon de sortir du flou, c’est de créer un espace où les gens se parlent de leurs rôles. Pas une réunion d’information. Pas un mail du DG. Un vrai temps de travail collectif.

Chez Insuffle, quand on intervient sur ce type de sujet, on ne commence jamais par les fiches de poste. On commence par une question simple posée à chaque membre de l’équipe : “C’est quoi ton rôle, tel que tu le vis au quotidien ?”

Les réponses sont toujours surprenantes. Parce que ce que les gens vivent ne correspond pas à ce qui est écrit. Parce que des responsabilités ont glissé d’une personne à une autre sans que personne ne le valide. Parce que des sujets entiers existent dans l’angle mort de l’organisation.

À partir de là, on cartographie. On rend visible. On nomme les zones de recouvrement, les trous, les tensions. Et on tranche. Ensemble. Pas dans un bureau à huis clos. En intelligence collective, avec les gens concernés.

Trois principes pour clarifier sans rigidifier

Premier principe : séparer le rôle du poste. Le poste, c’est un contrat RH. Le rôle, c’est ce que la personne porte réellement dans l’écosystème. Un directeur financier peut porter un rôle de gardien du cadre bien au-delà de la finance. Le reconnaître change la façon dont l’équipe fonctionne.

Deuxième principe : travailler les interfaces, pas les périmètres. Le vrai sujet n’est pas “ce que fait Pierre”. Le vrai sujet, c’est “ce qui se passe entre Pierre et Marie quand un sujet tombe dans la zone grise”. C’est là que les tensions se créent. C’est là qu’il faut travailler.

Troisième principe : accepter que ça bouge. Les rôles ne sont pas gravés dans le marbre. Une organisation vivante, c’est une organisation où les rôles évoluent. Le cadre ne doit pas figer. Il doit permettre de se réajuster régulièrement. Un séminaire par an ou un point trimestriel dédié, c’est le minimum pour maintenir la clarté.

Le rôle du CODIR dans cette clarification

Si le flou règne dans les équipes, c’est souvent parce qu’il règne d’abord au CODIR. Les directeurs eux-mêmes ne sont pas au clair sur leurs interfaces respectives. Et si le sommet est flou, tout ce qui est en dessous l’est aussi.

La première chose à faire, c’est de traiter le sujet au CODIR avant de le descendre dans les équipes. Que chaque membre du comité de direction pose sur la table sa compréhension de son rôle. Qu’on confronte les visions. Qu’on règle les zones grises à ce niveau-là.

J’ai vu des CODIR fonctionner pendant des années avec un flou majeur entre le directeur commercial et le directeur marketing. Qui gère la stratégie client ? Qui valide le positionnement ? Qui arbitre les priorités produit ? Personne ne le savait. Et ça descendait en cascade dans toute l’organisation.

Un temps de travail facilité sur les rôles au CODIR, c’est souvent ce qui débloque tout le reste. C’est ce qu’on fait régulièrement lors de séminaires de direction.

Les outils utiles (et leurs limites)

Le RACI est souvent le premier outil qu’on sort. Responsible, Accountable, Consulted, Informed. C’est un bon cadre quand il est utilisé comme support de dialogue. Mais si on le remplit seul dans un coin pour l’envoyer par mail, il ne sert à rien.

La matrice des responsabilités est un outil, pas une solution. La solution, c’est la conversation qu’on a en la construisant.

D’autres formats marchent bien. La cartographie des rôles en cercle. Le “speed dating” des interfaces, où chaque binôme de l’équipe passe 15 minutes à clarifier ce qui se passe entre eux. Le “qui porte quoi” visuel, affiché dans la salle de réunion.

Ce qui compte, ce n’est pas l’outil. C’est le fait de rendre visible ce qui était implicite. Et de trancher ce qui restait en suspens.

Le piège du “tout le monde est responsable”

Il y a une phrase qu’on entend dans beaucoup de boîtes : “On est tous responsables.” C’est une belle intention. Mais dans les faits, ça veut dire que personne ne l’est.

Quand tout le monde est responsable de la satisfaction client, personne ne traite le problème quand un client appelle mécontent. Quand tout le monde est responsable de la culture d’entreprise, personne ne fait rien quand un comportement toxique s’installe. La responsabilité collective sans responsabilité individuelle claire, c’est une dilution.

Le bon cadre, ce n’est pas “tout le monde fait tout”. C’est “chacun sait ce qu’il porte, et les espaces de collaboration sont identifiés.” Les sujets transverses existent, et c’est normal. Mais ils doivent avoir un porteur. Quelqu’un qui se lève le matin en sachant que ce sujet est chez lui.

Ce que ça change quand c’est fait

Quand une équipe a clarifié qui fait quoi, les effets sont rapides. Les réunions raccourcissent parce qu’on ne passe plus 30 minutes à se demander qui doit traiter tel sujet. Les mails CC disparaissent parce que les circuits sont clairs. Les décisions accélèrent parce que chacun sait ce qui relève de lui.

Les gens se sentent aussi plus légitimes. Un responsable qui sait que tel périmètre est le sien ne demande plus la permission pour agir. Il agit. Il prend sa part. Il ose trancher.

Mais le changement le plus profond est ailleurs. C’est la confiance. Quand les gens savent ce qu’on attend d’eux, ils se sentent en sécurité. Ils n’ont plus besoin de vérifier, de valider, de se couvrir à chaque pas. Ils avancent. Et quand une zone grise apparaît, ils savent vers qui se tourner pour la régler.

C’est ça, une organisation qui fonctionne. Pas une organisation où tout est prévu. Une organisation où les gens savent se parler quand quelque chose n’est pas clair.

FAQ

Comment clarifier les rôles sans braquer les gens ?

En posant la question comme un sujet collectif, pas comme une remise en cause individuelle. Le flou n’est la faute de personne. C’est un état de l’organisation. Le traiter ensemble, c’est reconnaître que tout le monde subit le même problème.

Le RACI suffit-il pour clarifier qui fait quoi ?

Non. Le RACI est un outil de formalisation, pas un outil de clarification. Il faut d’abord avoir la conversation. Le RACI vient après, pour ancrer ce qui a été décidé ensemble.

À quelle fréquence faut-il revoir les rôles dans une équipe ?

Au minimum une fois par an, lors d’un séminaire ou d’un temps dédié. Et à chaque changement majeur : arrivée d’un nouveau membre, réorganisation, nouveau projet transverse.

Par où commencer si le flou est partout ?

Par le CODIR. Si les rôles sont flous au sommet, les clarifier ailleurs ne tiendra pas. Commencez par le haut, puis descendez service par service.

Faut-il un facilitateur externe pour ce type de travail ?

Ce n’est pas obligatoire, mais c’est fortement recommandé. Clarifier les rôles touche à l’identité professionnelle des gens. C’est un sujet chargé. Un regard extérieur et neutre permet de nommer ce que les internes n’osent pas dire.

À propos de Yoan Lureault

Fondateur d'Insuffle et Insuffle Académie, facilitateur en intelligence collective et formateur, basé à Deauville. J'accompagne PME, ETI et fonction publique dans leurs transformations : diagnostics stratégiques, séminaires de direction, alignement d'équipes, évolution des pratiques managériales. Mon approche : cash, terrain, zéro bullshit — via mes démarches propriétaires (Futur Désiré®, Boussole 4C, ...).

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