Conflits en CODIR : ce que personne n’ose dire

Yoan Lureault
23 mars 2026

Ce qu’on ne dit jamais à la réunion

Vous connaissez la scène. Vous êtes en comité de direction. Le DG ouvre : « Bon, on doit parler du budget 2027 ». Et ça commence.

Le commercial veut investir en force de vente. Le financier tape sur la table : « Impossible. On doit baisser les coûts ». Le DRH intervient : « Faut que je recrute pour garder les talents ». Tout le monde a des chiffres. Tout le monde a raison.

À la machine à café après, on pense : « C’est malade, ce CODIR. Personne n’écoute personne ». On échange des regards. On murmure. On rentre chez soi en se disant que la direction est perdue.

Sauf que c’est faux. Personne n’est perdu. Personne n’est con.

Le vrai problème ? Le cap n’est pas clair. Et quand le cap flotte, chacun navigue avec sa propre boussole.

Le commercial a raison. Le financier aussi.

Je vais vous dire quelque chose qui fâche dans les boîtes. Les conflits en CODIR, c’est rarement un problème de caractères qui clashent. C’est un problème de flou.

Regardez la mécanique. Le commercial regarde le marché. Ses clients demandent plus. La concurrence accélère. Il dit : « Si on n’investit pas maintenant, on perd des parts ». Il a raison.

Le financier regarde les bilans. Les marges se resserrent. Les taux d’intérêt montent. Il dit : « On doit maîtriser la masse salariale et les frais ». Il a raison aussi.

Le DRH regarde le talent. Les bons partent à la concurrence. Il faut fidéliser. Il dit : « Si on ne paie pas, les meilleurs s’en vont ». Encore raison.

Le problème ? Personne ne partage la même question. Ils répondent chacun à leur propre question. Et quand la question n’est pas partagée, les réponses se heurtent.

C’est pas un problème humain. C’est un problème de structure. De clarté. De cap.

Les non-dits qui tuent une direction

Depuis 15 ans, j’observe les CODIR. Et ce que je vois, c’est pas ce qu’on dit en réunion. C’est ce qu’on pense et qu’on n’ose pas formuler.

Le directeur financier pense : « Le commercial nous entraîne vers la ruine ». Mais il dit : « Il faut valider les chiffres avec prudence ».

Le DRH pense : « Ces gars-là ne voient que le court terme ». Mais elle dit : « La question du talent est stratégique ».

Le DG pense : « Ils cherchent juste à garder leur budget ». Mais il dit : « On doit aligner nos priorités ».

Et voilà. Tout le monde parle. Personne ne se comprend. Les décisions sont prises avant la réunion, dans les couloirs. Les alliances sont invisibles. Les tensions montent. Quelques mois plus tard, le climat du CODIR devient toxique.

Les gens confondent deux choses. Ils croient que le conflit en CODIR, c’est du désaccord sur les décisions. C’est faux. C’est de l’incompréhension sur les priorités. Et avant ça, c’est de l’absence de cap partagé.

Quand on tient le cap, tout change

Ici, c’est le moment où on vous dit : « Utilisez un facilitateur ». Et c’est vrai. Mais pas pour les raisons qu’on croit.

Un facilitateur ne résout pas les conflits. Il n’arbitre pas. Il n’impose pas sa vision. Ça serait trop facile.

Un facilitateur fait une chose simple : il éclaire le brouillard. Il pose la question que tout le monde pense mais que personne n’ose formuler. Il dit : « On ne sait pas si on cherche à gagner des parts de marché ou à maîtriser notre rentabilité. Laquelle est notre priorité ? »

Et là, quelque chose change. Parce qu’on a enfin la même question.

Une fois que le cap est clair, une fois que vous avez dit « On cherche à croître de 15% en marge à 35% », les priorités s’alignent. Le commercial sait qu’il doit viser les clients rentables. Le financier sait où il peut investir. Le DRH sait quel talent embaucher.

Les tensions disparaissent. Pas parce que les gens deviennent gentils. Mais parce qu’ils jouent le même jeu avec les mêmes règles.

Je l’ai vu au moins cent fois. Quand le cap est clair, 80% des conflits s’évaporent. Les 20% restants ? Ce sont des vrais désaccords. Des choix différents. Et ça, au moins, on peut les trancher.

L’évitement, cette fausse diplomatie française

Il faut que je vous parle du truc qui m’énerve le plus dans les CODIR français. L’évitement.

On appelle ça de la diplomatie. C’est du déni.

Un CODIR qui esquive les tensions en dit beaucoup sur sa culture. Ça veut dire que personne ne veut frotter contre personne. Que chacun protège son jardin secret. Que les conflits se déplacent vers les couloirs, les emails cryptés, les conversations offline.

Et là, les vrais dégâts commencent. Parce que quand le conflit se cache, il se reproduit. Il s’amplifie. Les rumeurs prennent le relais. Les alliances se nouent dans l’ombre.

Les boîtes qui s’en sortent bien ? Elles ont des CODIR où on dit les choses. Pas les grossièretés. Pas l’agressivité. Mais les vraies tensions. Les vrais points de vue. Les vrais enjeux.

Quand vous entrez dans un CODIR qui respire, vous le sentez. Les gens ne sont pas d’accord sur tout. Mais ils sont d’accord sur la façon de désaccorder. Et ça, c’est rare.

Le facilitateur qui dérange

Vous avez deviné où on va. Un facilitateur qui vaut quelque chose, c’est celui qui pose les questions que vous ne voulez pas entendre.

Pas celui qui vous fait faire des jeux de confiance débiles. Pas celui qui vous demande de dessiner votre vision. Celui qui vous demande : « Pourquoi est-ce que vous êtes vraiment en désaccord ? Qu’est-ce que vous craignez vraiment ? »

Et souvent, la réponse n’a rien à voir avec ce qu’on a débattu pendant deux heures.

Le commercial a peur que sa prise de marché soit grillée par une économie de coûts à court terme. Le financier a peur que la croissance soit une illusion et qu’on s’endette sur du vent. Le DRH a peur que personne ne pense au long terme.

Ce sont des peurs légitimes. Elles méritent d’être regardées. Pas étouffées. Pas lissées. Regardées.

Un bon facilitateur fait ça. Il éclaire. Il provoque. Il bienveille. Et surtout, il insiste pour que le cap soit clarifié avant que les décisions soient verrouillées.

Trois choses qui changent tout

Si vous devez retenir trois choses de cet article, c’est celle-ci.

Première. Le conflit en CODIR n’est jamais un problème de caractères. C’est un problème de flou. Ramenez la clarté, le conflit devient de la discussion.

Deuxième. Le non-dit tue plus que le dit. Les meilleures directions sont celles où on peut dire « Je ne suis pas d’accord » sans penser qu’on va se pourrir après.

Troisième. Le cap partagé est plus important que l’unanimité des décisions. Vous pouvez être en désaccord sur le moyen à condition d’être d’accord sur le but.

Si vous travaillez sur ces trois points, votre CODIR change de figure. Pas en une réunion. En trois mois, vous sentirez la différence.

FAQ : Les questions qu’on ne pose pas

Peut-on éliminer complètement les conflits en CODIR ?

Non. Et c’est bon signe. Un CODIR sans tension, c’est un CODIR qui se pose pas les bonnes questions. Les vrais conflits arrivent quand on explore les frontières. Quand on tire la couverture. Quand on se demande vraiment ce qu’on veut devenir.

Comment reconnaître un vrai conflit d’un faux conflit ?

Un faux conflit, c’est quand on débat sur les symptômes. Un vrai conflit, c’est quand on débat sur les priorités. Si vous discutez du budget depuis une heure et que personne n’a posé la question « Qu’est-ce qu’on cherche vraiment à faire ? », c’est un faux conflit.

Le facilitateur externe est-il vraiment utile ou c’est du coaching de riche ?

Ça dépend du facilitateur. Mais oui, c’est utile. Pas pour faire du team-building. Pour poser les questions qu’on ne peut pas se poser entre soi. Surtout quand il y a une hiérarchie. Un facilitateur externe, ça casse la hiérarchie le temps d’une journée. Et ça, ça vaut son poids.

Qu’est-ce qui se passe si le DG ne veut pas d’un facilitateur ?

Ça veut dire qu’il a peur de ce qui va ressortir. Ou que le CODIR n’est pas vraiment son problème. Dans les deux cas, c’est bon à savoir.

Comment créer une culture CODIR où on ose parler ?

En commençant. Quelqu’un doit formuler le non-dit en premier. Et le DG doit réagir sans défense. Si le DG écrase ceux qui parlent vrai, personne d’autre ne parlera. Si le DG dit « C’est une bonne question, j’y ai pas pensé », c’est le début du changement.


L’article que vous lirez partout sur les conflits en CODIR vous dira que c’est un problème de communication. Pas faux. Mais c’est pas complet.

Le vrai problème, c’est que le cap n’est pas clair. Et que personne n’ose dire qu’on navigue à vue. Jusqu’au jour où quelqu’un pose la question. Et là, tout change.

Si vous sentez que votre CODIR est dans le brouillard, vous savez ce qu’il faut faire. Clarifier le cap. Ça peut passer par un séminaire CODIR bien cadré où on creuse vraiment les priorités. Ou par des questions puissantes qu’on ne se pose jamais. Ou simplement par de la franchise.

L’important, c’est de ne pas attendre que la tension devienne toxique. C’est de s’y mettre avant. Avant que les alliances invisibles se nouent. Avant que les gens partent. Avant que le non-dit devienne du ressentiment.

La vraie transformation d’une organisation commence par le CODIR. Pas par des slides. Pas par des valeurs affichées. Par la clarté. Par la franchise. Par le cap.

Tout le reste, c’est du bruit.

À propos de Yoan Lureault

Fondateur d'Insuffle et Insuffle Académie, facilitateur en intelligence collective et formateur, basé à Deauville. J'accompagne PME, ETI et fonction publique dans leurs transformations : diagnostics stratégiques, séminaires de direction, alignement d'équipes, évolution des pratiques managériales. Mon approche : cash, terrain, zéro bullshit — via mes démarches propriétaires (Futur Désiré®, Boussole 4C, ...).

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