Histoire de l’agilité : de Royce au Manifeste, et au-delà

Yoan Lureault
Publié le 17 mai 2024 · Mis à jour le 11 octobre 2026
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Scène fréquente. Un comité de direction annonce que l’entreprise « passe en agile ». Six mois plus tard, les équipes ont des sprints, des réunions quotidiennes et des tableaux couverts de post-it. Les arbitrages, eux, attendent toujours le comité trimestriel. Pour comprendre ce décalage, il faut revenir à l’histoire de l’agilité.

Elle ne commence pas en 2001. Elle ne parle pas d’abord de rituels. Elle raconte des praticiens qui voulaient apprendre plus vite que leurs plans ne vieillissaient.

Cet article retrace ce parcours avec des dates vérifiées et sourcées. On y croise l’article de Winston Royce en 1970 et la mêlée de Takeuchi et Nonaka en 1986. Suivent la présentation de Scrum en 1995 et le Manifeste de Snowbird en 2001. Viennent ensuite les guides, la méthode Kanban, le passage à l’échelle et les dérives dénoncées par les auteurs du Manifeste eux-mêmes. À chaque étape, une question guide la lecture : qu’est-ce que cela change pour une équipe qui veut décider et livrer autrement ?

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Avant le Manifeste : l’itératif existait déjà

Trois héritages avant le mot « agile »

Ce que l’agilité a hérité, et de qui

  1. 1970

    Winston W. Royce, conférence IEEE WESCON

    Un processus sans retour en arrière est risqué. Mieux vaut parcourir le cycle au moins deux fois.

    Héritage : l’itération comme garde-fou contre l’erreur découverte trop tard.

  2. TPS

    Système de production Toyota

    On arrête la ligne dès qu’une anomalie apparaît. Chacun améliore le système au quotidien.

    Héritage : le droit de stopper pour corriger, et l’amélioration continue.

  3. 1986

    Takeuchi et Nonaka, Harvard Business Review

    L’équipe avance ensemble, comme au rugby, au lieu de se passer le relais phase après phase.

    Héritage : l’image de la mêlée, qui donnera son nom à Scrum.

En août 1970, Winston W. Royce publie « Managing the Development of Large Software Systems » dans les actes de la conférence IEEE WESCON. On le présente souvent comme le père du modèle en cascade. C’est un contresens documenté. Royce juge risqué un processus qui enchaîne les étapes sans revenir en arrière. Il recommande de parcourir le cycle au moins deux fois. Il n’emploie même pas le mot « waterfall », apparu plus tard dans la littérature.

L’industrie avance sur une piste parallèle. Le système de production de Toyota repose sur deux piliers. Le jidoka arrête la ligne dès qu’une anomalie apparaît, pour ne pas fabriquer de produits défectueux. Le juste-à-temps ne produit que ce qui est nécessaire, au moment nécessaire. Toyota présente le kaizen, l’amélioration continue, comme une pratique quotidienne de tous ses employés.

En janvier 1986, Hirotaka Takeuchi et Ikujiro Nonaka publient « The New New Product Development Game » dans la Harvard Business Review. Ils y opposent l’approche séquentielle, en relais, à une approche où l’équipe avance ensemble, comme au rugby. Cette métaphore de la mêlée, le scrum, vise alors le développement de produits industriels. Le logiciel la reprendra près de dix ans plus tard.

Ce que retient un facilitateur de cette préhistoire : l’agilité répond d’abord à l’incertitude. Quand un problème est simplement compliqué, un plan détaillé fonctionne. Quand il est complexe, seul le retour du terrain dit si l’on avance. C’est toute la différence entre un problème compliqué et un problème complexe, et elle explique pourquoi l’itération s’est imposée.

Les années 1990 : les méthodes légères prennent forme

Avant 2001, plusieurs familles

Les méthodes qui se retrouveront à Snowbird

ApprocheFigures associéesCe qu’elle apporte au mouvement
Extreme ProgrammingKent Beck, Ward CunninghamDes pratiques techniques exigeantes : tests écrits avant le code, remaniement continu, livraisons très fréquentes.
ScrumKen Schwaber, Jeff SutherlandUn cadre de travail en itérations courtes, les sprints, avec une revue régulière de ce qui a été produit.
CrystalAlistair CockburnUne famille de méthodes ajustée à la taille de l’équipe, plutôt qu’un processus unique pour tous.
DSDM, ASD, FDDCommunautés distinctesD’autres réponses au même constat : les processus lourds, pilotés par la documentation, ne suivent plus.

Approches représentées à la réunion de février 2001, selon le récit de Jim Highsmith publié sur agilemanifesto.org.

Les années 1990 voient naître ce que l’on appelle alors les méthodes « légères ». Leur point commun tient en une opposition : elles refusent les processus lourds, pilotés par la documentation, qui figent le projet avant qu’il ait appris quoi que ce soit.

Extreme Programming plonge ses racines dans la collaboration de Kent Beck et Ward Cunningham, à la fin des années 1980. Selon Martin Fowler, Beck affine ses pratiques sur le projet C3 de Chrysler et emploie le terme « extreme programming » vers 1997.

Scrum sort de l’ombre en 1995. Ken Schwaber et Jeff Sutherland le présentent à la conférence OOPSLA et y publient sa première définition formelle. L’idée de la mêlée de 1986 change de terrain : de l’usine au logiciel.

Martin Fowler résume l’esprit de ces méthodes en deux glissements. Elles sont adaptatives plutôt que prédictives : elles accueillent le changement au lieu de lui résister. Elles sont orientées vers les personnes plutôt que vers le processus : aucun processus ne remplace les compétences d’une équipe, donc le processus doit la servir. Ces deux phrases restent le meilleur test pour savoir si une organisation pratique l’agilité ou son décor.

Février 2001 à Snowbird : le Manifeste agile

Snowbird, Utah, 11 au 13 février 2001

Le Manifeste en quatre nombres

3

jours de réunion

Dans une station de ski, pour chercher un terrain commun entre méthodes concurrentes.

17

auteurs

Praticiens du logiciel venus d’Extreme Programming, de Scrum, de Crystal et d’autres approches.

4

valeurs

Chacune formulée en « plus que » : une préférence, pas une exclusion.

12

principes

De la livraison fréquente à la réflexion régulière de l’équipe sur sa propre efficacité.

À retenir : le texte reconnaît la valeur des processus, de la documentation, des contrats et des plans. Il demande seulement de leur préférer autre chose quand il faut choisir.

Du 11 au 13 février 2001, dix-sept personnes se retrouvent au Lodge at Snowbird, dans les montagnes de l’Utah. Elles représentent Extreme Programming, Scrum, DSDM, Adaptive Software Development, Crystal, Feature-Driven Development et Pragmatic Programming. Le récit de la rencontre, écrit par Jim Highsmith, précise un détail savoureux : Martin Fowler fut le seul à émettre une réserve sur le mot « agile ».

Le texte signé porte le titre de Manifeste pour le développement agile de logiciels. Ses auteurs sont Kent Beck, Mike Beedle, Arie van Bennekum, Alistair Cockburn, Ward Cunningham, Martin Fowler, James Grenning, Jim Highsmith, Andrew Hunt, Ron Jeffries, Jon Kern, Brian Marick, Robert C. Martin, Steve Mellor, Ken Schwaber, Jeff Sutherland et Dave Thomas.

Ses quatre valeurs privilégient :

  • les individus et leurs interactions, plus que les processus et les outils ;
  • des logiciels opérationnels, plus qu’une documentation exhaustive ;
  • la collaboration avec les clients, plus que la négociation contractuelle ;
  • l’adaptation au changement, plus que le suivi d’un plan.

La phrase qui suit est la plus souvent oubliée. Les auteurs écrivent : « Nous reconnaissons la valeur des seconds éléments, mais privilégions les premiers. » Le Manifeste ne dit donc pas qu’il faut jeter le plan. Il dit qu’un plan ne doit pas empêcher de s’adapter. Les douze principes sous-jacents au Manifeste détaillent cette posture, jusqu’à la réflexion régulière de l’équipe sur sa propre efficacité.

Après la réunion, les participants se désignent comme l’Agile Alliance. D’après Martin Fowler, ils décident plus tard dans l’année de ne pas constituer d’organe dirigeant. L’Agile Alliance devient ensuite une organisation à but non lucratif.

Sketchnote sur l'agilité : une planète entourée d'une boucle de feed-back qui relie le besoin au produit, au bon niveau de qualité, au bon moment et avec les bonnes personnes
L’agilité résumée en une boucle d’apprentissage : du besoin au produit, avec un retour à chaque tour.

Après 2001 : guides, Kanban et passage à l’échelle

Deux portes d’entrée, deux logiques

Scrum ou Kanban : lequel colle à votre travail ?

Cadre itératif

Scrum

  • Point de départUn cadre à installer : des sprints, des événements et trois responsabilités, Product Owner, Scrum Master et développeurs.
  • RythmeUne cadence fixe, qui force un retour régulier sur ce qui a été produit.
  • Utile quandL’équipe construit un produit nouveau et a besoin d’apprendre vite de ses utilisateurs.

Flux continu

Méthode Kanban

  • Point de départLe processus existant, que l’on rend visible avant de le faire évoluer.
  • RythmeCelui du flux de travail existant, que l’on fait évoluer par petits changements successifs.
  • Utile quandLes demandes arrivent en continu, comme dans un service support, juridique ou RH.

Selon votre contexte : pour une équipe produit qui découvre l’agilité, Scrum donne un cadre lisible. Pour une équipe déjà sous l’eau, Kanban évite d’ajouter des réunions avant d’avoir vu où le travail bloque.

Après 2001, le mouvement se codifie. Ken Schwaber et Jeff Sutherland rédigent le premier Scrum Guide en 2010. La version de novembre 2020 fait référence aujourd’hui. Elle définit Scrum comme un cadre de travail léger. Ce cadre aide des personnes, des équipes et des organisations à créer de la valeur par des solutions adaptatives à des problèmes complexes. Le mot « léger » compte : le guide présente Scrum comme volontairement incomplet. Il ajoute que le cadre se construit grâce à l’intelligence collective de ceux qui l’utilisent, une phrase qu’un facilitateur aurait pu écrire.

La même année 2010, David J. Anderson publie « Kanban: Successful Evolutionary Change for Your Technology Business ». Le guide de Kanban University s’appuie sur ce livre. Il décrit la méthode Kanban comme une approche à appliquer sur un processus existant, pour rendre visible un travail intellectuel invisible. Elle plonge ses racines dans le Lean.

Le troisième chantier porte sur l’échelle. Quand des dizaines d’équipes travaillent sur un même produit, des cadres comme SAFe ou LeSS proposent de coordonner les cadences et les priorités. Ils répondent à un vrai besoin et soulèvent de vraies objections, que nous détaillons dans notre article sur le Scaled Agile Framework, ou SAFe.

Dans le même temps, l’agilité sort du logiciel. Les formations d’initiation s’adressent désormais aussi à des RH, des commerciaux ou des équipes marketing. Pour une équipe RH qui traite des demandes de recrutement en flux continu, visualiser le travail en cours peut avoir plus de sens que découper l’année en sprints.

Intervenant debout devant un écran affichant la question « Alors pourquoi porter d'intention ? », face à des participants assis autour de tables, lors du Printemps Agile à Caen
Printemps Agile, Caen, mars 2023. Photo © PJC, Club Agile Caen.

Pourquoi l’agilité dérive-t-elle si souvent en rituel ?

Ce qui reste quand on retire le mot

La boucle de l’agilité, selon Dave Thomas

Quatre étapes proposées en 2014 par l’un des dix-sept auteurs du Manifeste. Sous chacune, la question qu’un facilitateur pose à l’équipe.

  1. 1

    Savoir où l’on en est

    Qu’est-ce qui est vraiment terminé, et utilisable, aujourd’hui ?

  2. 2

    Faire un petit pas vers l’objectif

    Quel est le plus petit pas qui nous apprendrait quelque chose ?

  3. 3

    Ajuster sa compréhension

    Qu’avons-nous appris qui contredit ce que nous pensions ?

  4. 4

    Recommencer

    Avec ce que nous savons maintenant, que changeons-nous au prochain pas ?

Schéma Insuffle d’après Dave Thomas, « Agile is Dead (Long Live Agility) », pragdave.me, mars 2014. Les questions de facilitation sont une proposition d’Insuffle.

Dix ans après Snowbird, le constat vient de l’intérieur. En juillet 2011, Dave West publie chez Forrester un rapport intitulé « Water-Scrum-Fall Is The Reality Of Agile For Most Organizations Today ». Sa thèse : la pratique s’est éloignée des idées du Manifeste. Le nom dit le modèle : de la cascade en amont, du Scrum au milieu, de la cascade en aval. Le rapport ne juge pas ce modèle forcément mauvais, mais il exige d’en piloter les frontières.

En mars 2014, Dave Thomas, signataire du Manifeste, publie « Agile is Dead (Long Live Agility) ». Il constate que le mot est devenu une marque, exploitée par des vendeurs de formations, d’outils et de conseil. Il propose de parler plutôt d’« agilité » : un label s’achète, l’expérience se gagne avec le temps. Il résume cette agilité en quatre étapes.

Ron Jeffries, autre signataire, va plus loin dans un texte intitulé « Developers Should Abandon Agile ». Il y décrit un « faux agile » imposé par le haut : plus d’interruptions, moins de temps, plus de pression. Il conseille aux développeurs de revenir aux pratiques et aux valeurs du Manifeste, quelle que soit la méthode imposée par l’organisation.

Sur le terrain, trois erreurs reviennent plus souvent que les autres :

  • Installer les cérémonies sans toucher aux décisions. Les équipes font des sprints, mais le budget, les priorités et les arbitrages restent annuels. C’est le water-Scrum-fall décrit par Forrester.
  • Lire le Manifeste comme un rejet du plan. Le texte reconnaît la valeur des plans et de la documentation. Supprimer toute planification n’est pas de l’agilité, c’est du pilotage à vue.
  • Transformer la rétrospective en bureau des plaintes. Sans cadre, le moment d’apprentissage devient une liste de griefs. Sans décision qui en sorte, l’équipe cesse d’y croire.

Ces dérives nourrissent les chiffres alarmistes sur l’échec des transformations. Le plus cité, celui de 70 % d’échecs, est en réalité contesté. Nous avons examiné ce qu’il vaut dans notre analyse du chiffre des 70 % de transformations qui échouent.

Ce que cette histoire change pour vous

Vous dirigez une équipe de direction

Trois questions avant de « passer en agile »

  • Nos arbitrages suivent-ils le rythme des équipes, ou un calendrier annuel ?
  • Le comité de direction accepte-t-il de revoir une décision quand le terrain le contredit ?
  • Qu’est-ce qui, dans notre fonctionnement, est compliqué, et qu’est-ce qui est vraiment complexe ?

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Vous animez des équipes

Trois réflexes de facilitateur

  • Faire sortir de chaque rétrospective une décision datée, pas une liste de griefs.
  • Réduire le travail en cours avant d’ajouter une réunion.
  • Entre deux options de valeur proche, garder celle qui facilite les changements futurs.

Voir la formation Scrum Master

Chez Insuffle, cabinet de facilitation stratégique qui accompagne des équipes de direction, nous lisons cette histoire comme une leçon de posture plus que de méthode. Les dix-sept auteurs n’ont pas écrit un catalogue de rituels. Ils ont décrit des conditions pour apprendre vite : des personnes qui se parlent, un résultat concret à regarder, un client présent, un plan qui accepte d’être corrigé.

Pour un dirigeant, la question n’est donc pas « faut-il adopter Scrum ? ». Elle est de savoir si le comité de direction décide lui-même par petits pas. Prenons une PME industrielle qui lance des équipes agiles côté produit. Si le CODIR continue d’arbitrer une fois par trimestre, les sprints de deux semaines buteront sur ses décisions. Le changement commence en haut, et il se construit dans la durée, comme dans un accompagnement de la transformation qui dépasse le séminaire ponctuel.

Pour un praticien, cette histoire rappelle que le Scrum Master est d’abord un facilitateur. Le Scrum Guide 2020 lui confie le soin d’aider l’équipe et l’organisation à progresser, et de faciliter la collaboration avec les parties prenantes. Trois conseils applicables dès la prochaine itération :

  1. Ouvrez la rétrospective sur un fait, ce qui a été livré et utilisé, avant toute opinion.
  2. Limitez le nombre de sujets en cours : Ron Jeffries conseille de terminer des éléments complets plutôt que de tout commencer.
  3. Appliquez la règle de Dave Thomas : à valeur égale, choisissez l’option qui rend le prochain changement plus facile.

Pour pratiquer ces gestes en situation, Insuffle Académie, la branche organisme de formation d’Insuffle certifiée Qualiopi, propose deux parcours en présentiel, finançables par les OPCO. Les fondamentaux de l’agilité se vivent en une journée, avec une simulation Scrum et un repérage du « théâtre agile ». La formation Scrum Master dure deux jours et travaille la facilitation et le coaching d’équipe.

Intervenant debout près d'un écran affichant le mot Intenpulation, face à des participants assis autour d'une table, au Printemps Agile de Caen
Printemps Agile, Caen, mars 2023. Photo © PJC, Club Agile Caen.

Questions fréquentes sur l’histoire de l’agilité

Qui a inventé l’agilité ?

Personne seul. Le Manifeste agile a été rédigé à dix-sept, en février 2001, dans l’Utah. Ses auteurs venaient de méthodes déjà existantes, comme Extreme Programming, Scrum ou Crystal. Ces méthodes s’appuyaient elles-mêmes sur des idées plus anciennes. Winston Royce recommandait déjà d’itérer en 1970. Toyota pratiquait l’amélioration continue, et Takeuchi et Nonaka décrivaient l’équipe en mêlée en 1986.

Quelle différence entre agilité et Scrum ?

L’agilité désigne des valeurs et des principes, ceux du Manifeste de 2001. Scrum est un cadre de travail précis, que son guide de 2020 décrit comme léger : des sprints, des événements et trois responsabilités. On peut pratiquer Scrum sans esprit agile, en enchaînant les cérémonies sans rien apprendre. On peut aussi être agile sans Scrum, par exemple avec la méthode Kanban.

Winston Royce a-t-il inventé le modèle en cascade ?

Non, c’est une idée reçue. Dans son article de 1970, Royce décrit le processus séquentiel pour en souligner le risque. Il recommande de parcourir le cycle au moins deux fois. Il n’utilise pas le mot « waterfall », apparu plus tard dans la littérature. Son texte a pourtant longtemps servi de référence pour justifier le modèle qu’il critiquait.

D’où vient le mot Scrum ?

Du rugby. En 1986, Hirotaka Takeuchi et Ikujiro Nonaka publient un article dans la Harvard Business Review. Ils y comparent une manière plus rapide et plus souple de développer des produits à une mêlée, où le groupe avance ensemble. Leur article portait sur l’industrie. Ken Schwaber et Jeff Sutherland ont repris l’image pour le logiciel et présenté Scrum à la conférence OOPSLA en 1995.

L’agilité convient-elle à tous les sujets d’un CODIR ?

Non. Quand un sujet est compliqué mais prévisible, comme une mise en conformité réglementaire, un plan détaillé reste souvent la meilleure réponse. L’itération apporte surtout quand l’issue est incertaine : un nouveau marché, une réorganisation, une offre à inventer. Appliquer des sprints à tout produit de l’agitation, pas de l’agilité. Le bon réflexe consiste à trier les sujets avant de choisir la manière de les piloter.

Faut-il une certification pour pratiquer l’agilité ?

Non. Le Manifeste ne prévoit aucune certification, et Ron Jeffries critique justement l’industrie qui s’est développée autour. Les certifications de Scrum Master les plus connues, PSM et CSM, relèvent de Scrum.org et de Scrum Alliance. Les formations d’Insuffle Académie ne les préparent pas : elles visent la pratique en situation, avec une attestation de présence et de réussite.

L’agilité n’a jamais été une méthode

Ce que plus de cinquante ans d’histoire enseignent

Une boucle d’apprentissage, pas un catalogue de rituels

  • Avant 2001Itérer, arrêter pour corriger, avancer en équipe : les idées existaient déjà.
  • En 2001Le Manifeste exprime des préférences, pas des interdits.
  • DepuisLes auteurs eux-mêmes alertent contre l’agilité réduite à une marque.

De Royce à Dave Thomas, le fil est le même. Les gens qui ont fait l’agilité cherchaient à réduire l’écart entre ce que l’on croit et ce que le terrain montre. Les rituels sont venus ensuite, utiles tant qu’ils servent cet apprentissage, nuisibles dès qu’ils le remplacent.

Avant d’ajouter un sprint, une cérémonie ou un outil, posez une seule question à votre équipe : qu’avons-nous appris le mois dernier qui a changé une décision ? Si personne ne trouve de réponse, le problème n’est pas la méthode. C’est la boucle qui ne tourne pas, et c’est là qu’un regard de facilitateur aide le plus.

Sources

  1. Winston W. Royce, article de 1970 et attribution du modèle en cascade, Wikipedia.
  2. Toyota Production System : jidoka, juste-à-temps et kaizen, Toyota Motor Corporation.
  3. The New New Product Development Game, Hirotaka Takeuchi et Ikujiro Nonaka, Harvard Business Review, janvier 1986.
  4. Scrum (développement), historique et origine du terme, Wikipédia.
  5. The New Methodology, Martin Fowler, version révisée du 13 décembre 2005.
  6. History: The Agile Manifesto, Jim Highsmith, 2001.
  7. Manifeste pour le développement Agile de logiciels, traduction française officielle.
  8. The Scrum Guide, Ken Schwaber et Jeff Sutherland, version de novembre 2020.
  9. The Official Guide to The Kanban Method, Kanban University.
  10. Water-Scrum-Fall Is The Reality Of Agile For Most Organizations Today, Dave West, Forrester, 26 juillet 2011.
  11. Agile is Dead (Long Live Agility), Dave Thomas, 4 mars 2014.
  12. Developers Should Abandon Agile, Ron Jeffries.

À propos de Yoan Lureault

Fondateur d'Insuffle et Insuffle Académie, facilitateur en intelligence collective et formateur, basé à Deauville. J'accompagne PME, ETI et fonction publique dans leurs transformations : diagnostics stratégiques, séminaires de direction, alignement d'équipes, évolution des pratiques managériales. Mon approche : cash, terrain, zéro bullshit — via mes démarches propriétaires (Futur Désiré®, Boussole 4C, ...).

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