Transformer le CODIR d’une ETI familiale sans le braquer

Yoan Lureault
15 juillet 2026

Vous dirigez une ETI que votre famille a bâtie, parfois sur trois générations. Le comité de direction réunit des membres de la famille, des cadres historiques et quelques recrues extérieures. Sur le papier, tout le monde décide ensemble. Dans les faits, les vraies décisions se prennent ailleurs, souvent en fin de repas de famille, et le CODIR ne fait que les entériner.

Ce mélange des genres a longtemps fonctionné. Mais une transmission approche, un marché se durcit, ou un cadre non familial talentueux menace de partir faute de vraie place à la table. Transformer ce CODIR devient nécessaire, sans casser les équilibres humains qui font la force de l’entreprise. C’est un exercice délicat, différent de celui d’une PME classique.

Cet article détaille ce qui distingue un comité de direction d’ETI familiale, les blocages qu’on y rencontre, et une démarche concrète pour le faire évoluer sans brutalité.

Pour situer votre situation, commencez par comprendre le rôle réel d’un CODIR avant d’entrer dans le détail familial.

Ce qui rend un CODIR d’ETI familiale différent

Un comité de direction rassemble en général quatre à huit personnes autour du dirigeant, pour piloter la stratégie et son exécution. Dans une entreprise familiale, cette instance porte une charge supplémentaire.

Le pouvoir n’y vient pas seulement de la fonction. Il vient aussi du nom, de l’histoire, de la part au capital. Un directeur financier recruté hier dialogue avec le fils du fondateur, qui siège au CODIR depuis dix ans et dont l’autorité ne se discute pas de la même manière.

Cette réalité crée une gouvernance à double étage. D’un côté, les enjeux de l’entreprise. De l’autre, ceux de la famille actionnaire. Les deux se mélangent dès qu’on ne les distingue pas volontairement.

Étage famille

La sphère actionnaire

  • Propriété du capital et répartition des parts
  • Transmission et choix du successeur
  • Équilibres entre branches et générations
  • Autorité liée au nom et à l’histoire
+

Étage entreprise

Le pilotage opérationnel

  • Stratégie et son exécution
  • Arbitrages métiers et budgétaires
  • Autorité liée à la fonction et la compétence
  • Performance et développement de l’entreprise

La gouvernance à double étage, deux logiques qui cohabitent dans une même instance

Une force autant qu’une contrainte

L’ancrage familial est un atout réel. Vision longue, loyauté, culture forte, capacité à traverser les crises sans céder à la pression court terme. Beaucoup de grandes ETI françaises tiennent leur solidité de là.

Le revers apparaît quand l’entreprise grandit ou change de génération. Les règles implicites qui suffisaient à dix ne suffisent plus à cent. Ce qui se réglait d’un regard entre frères demande désormais un cadre explicite.

Dans les faits, la gouvernance familiale reste souvent informelle. Le sujet se traite au fil de l’eau, entre deux réunions ou lors d’un repas de famille, jusqu’à ce qu’un événement force à le structurer vraiment.

Les blocages typiques

Avant de transformer quoi que ce soit, il faut nommer ce qui coince. Dans un CODIR d’ETI familiale, les blocages reviennent avec régularité.

01

Le CODIR qui entérine sans décider

Les arbitrages réels se font en cercle restreint, entre membres de la famille. Le comité valide ensuite, en réunion. Un fonctionnement proche du pilote automatique.

02

La confusion entre casquettes

Une même personne est actionnaire, parent, dirigeant et parfois membre du conseil. Selon la casquette portée, la même phrase n’a pas le même poids.

03

Les non-dits qui s’accumulent

Un désaccord entre associés familiaux se dit rarement en réunion. Il migre dans les couloirs, dans les silences, dans les alliances discrètes.

04

Les silos entre branches ou entités

Chaque branche se replie sur son périmètre. Le comité devient une juxtaposition de baronnies, une logique proche des silos entre services.

Séparer gouvernance familiale et pilotage opérationnel

Le levier central d’une transformation réussie tient en une distinction : ne pas traiter au même endroit les sujets de la famille et ceux de l’entreprise.

Les décisions d’actionnaires, la répartition du capital, la préparation de la transmission relèvent d’un espace dédié. Le pilotage de la stratégie et de l’exécution relève du CODIR. Mélanger les deux affaiblit les deux.

Deux instances, deux logiques

Beaucoup d’ETI familiales solides s’appuient sur un conseil de famille, distinct du comité de direction. Le premier traite le projet actionnarial et les tensions familiales. Le second pilote l’entreprise avec l’ensemble des directeurs, familiaux ou non.

Cette séparation protège les cadres non familiaux. Elle leur donne un terrain où leur compétence prime, sans être court-circuitée par un débat de famille qui n’a pas sa place là.

Deux espaces de décision distincts

CONSEIL DE FAMILLE Projet actionnarial Transmission et succession Tensions entre branches Charte et valeurs familiales COMITE DE DIRECTION Stratégie et exécution Arbitrages métiers Pilotage de la performance Directeurs familiaux et externes Charte Une charte relie les deux instances sans les confondre

Test simple : un sujet touchant le capital ou l’avenir familial sort de l’ordre du jour du CODIR.

Un test simple en réunion de CODIR : si un sujet concerne la propriété du capital ou l’avenir familial plutôt que la marche de l’entreprise, il n’a pas sa place là. Il sort de l’ordre du jour du comité et rejoint l’instance dédiée.

Professionnaliser sans déraciner

Structurer ne veut pas dire effacer la culture familiale. L’enjeu est d’ajouter des règles du jeu explicites, pas de remplacer l’esprit maison par un formalisme froid. La robustesse d’une organisation vient justement de sa capacité à tenir sous contrainte tout en gardant son identité, une logique proche de celle décrite dans notre article sur l’organisation robuste.

Une démarche de transformation par étapes

Transformer un CODIR familial ne se décrète pas en une réunion. La démarche s’étale en général sur plusieurs mois, avec des étapes qui se respectent.

1

4 à 8 semaines

Diagnostic honnête

Regarder le fonctionnement réel. Qui décide, où, quels sujets ne se disent jamais.

2

1 à 3 mois

Clarifier les rôles

Distinguer ce qui relève du CODIR et ce qui relève de la famille actionnaire.

3

3 à 6 mois

Décision collective

Le comité redevient un lieu où l’on tranche, pas où l’on entérine.

4

6 à 18 mois au total

Ancrer dans la durée

Un point d’étape régulier évite le retour aux anciennes habitudes.

Cette démarche mobilise souvent la facilitation stratégique, pour tenir le cadre pendant que l’équipe fait le travail elle-même.

La transmission, déclencheur le plus fréquent

Dans la majorité des cas, ce n’est pas une crise interne qui pousse à transformer le CODIR d’une ETI familiale. C’est l’approche d’une transmission. Le passage de la première à la deuxième génération, ou de la deuxième à la troisième, met à nu tout ce qui tenait par habitude.

Les chiffres disponibles sur les entreprises familiales éclairent l’enjeu. Selon For Talents, seules 12% des entreprises familiales parviennent à la troisième génération, et 3% seulement à la quatrième. L’absence d’une gouvernance structurée figure parmi les causes majeures de ces échecs.

Ce que la transmission met en jeu

12%

des entreprises familiales atteignent la troisième génération

76%

n’ont ni conseil de famille ni charte familiale formalisés

1 / 2

plus d’une PME ou ETI sur deux sera en transmission dans la décennie

Sources : For Talents (12% et 3e génération) et Bpifrance Le Lab, Les entreprises familiales à l’épreuve des générations, 2023.

Pourquoi la transmission change tout

Tant que le fondateur pilote, son autorité comble les manques de cadre. Chacun sait qui décide en dernier ressort. Le jour où il transmet, cette autorité ne se transfère pas automatiquement. Le successeur doit construire la sienne, souvent face à des cadres et des membres de la famille qui l’ont vu grandir.

Le nombre d’actionnaires familiaux augmente aussi à chaque génération. Là où deux frères s’entendaient d’un mot, dix cousins doivent désormais s’accorder. Sans instance dédiée, ces tensions remontent dans le CODIR et paralysent le pilotage.

La transmission est le moment idéal pour poser une gouvernance claire. Selon Bpifrance Le Lab, 76% des PME et ETI familiales n’ont ni conseil de famille ni charte familiale. Or plus d’une sur deux se trouvera en situation de transmission dans la décennie. Le successeur a une légitimité neuve pour redéfinir les rôles et les processus de décision.

Un exemple de reconfiguration

Prenons le cas, anonymisé, d’une ETI industrielle de troisième génération. Le comité de direction réunissait le dirigeant, deux cousins actionnaires et trois directeurs métiers recrutés à l’extérieur. Sur le papier, une gouvernance équilibrée.

Dans les faits, chaque réunion dérivait sur des sujets de famille : la place d’un neveu, la répartition future des parts, un désaccord ancien entre branches. Les directeurs externes assistaient, muets, à des débats qui ne les concernaient pas. Deux d’entre eux songeaient à partir.

Le travail a consisté à créer un conseil de famille distinct, où les cousins actionnaires traitaient les sujets patrimoniaux et générationnels. Le CODIR, lui, s’est recentré sur la stratégie et son exécution, avec des règles de décision partagées par tous ses membres.

Le résultat ne s’est pas joué sur un organigramme mais sur la nature des échanges. Les directeurs externes ont retrouvé une voix. Les cousins ont pu aborder leurs tensions dans un espace fait pour ça. Le comité a recommencé à décider, à voix haute, sur les vrais enjeux de l’entreprise.

Ce type de reconfiguration ne garantit rien à lui seul. Il crée les conditions d’un fonctionnement plus sain, à condition que le dirigeant s’engage dans la durée.

Bien mener le diagnostic de départ

Toute la démarche repose sur la qualité du diagnostic initial. Le bâcler conduit à réformer des symptômes plutôt que des causes. Quelques questions structurent ce premier regard.

Trois questions qui révèlent tout

?

Où se prennent réellement les décisions ?

Si les arbitrages se font systématiquement hors comité, en cercle familial, le CODIR n’est qu’une chambre d’enregistrement. Rétablir la décision au bon endroit devient la priorité.

?

Quels sujets ne se disent jamais ?

Une rivalité entre branches, un choix de succession contesté, un cadre historique dont la place n’est plus tenable. Identifier ces sujets tabous éclaire les vrais points de blocage.

?

Quelle place réelle pour les cadres non familiaux ?

Un directeur externe compétent qui n’ose jamais contredire un membre de la famille signale un déséquilibre. Cette liberté de parole est un bon indicateur de santé décisionnelle.

Ce diagnostic gagne à croiser les regards. Le dirigeant a sa vision, mais les cadres externes voient des angles morts, et les membres de la famille perçoivent des tensions invisibles de l’extérieur. Un tiers neutre aide à faire émerger cette image d’ensemble sans que personne ne se sente jugé.

  • Cartographier qui décide, où, et sur quels sujets
  • Repérer les non-dits sans chercher à les forcer
  • Évaluer la liberté de parole des cadres non familiaux
  • Distinguer ce qui relève de la famille et ce qui relève de l’entreprise

Une fois cette photographie posée, les priorités de transformation apparaissent d’elles-mêmes. On sait par quoi commencer, et surtout par quoi ne pas commencer.

Donner une vraie place aux cadres non familiaux

La transformation d’un CODIR familial se juge souvent à un signe : la capacité des directeurs venus de l’extérieur à peser sur les décisions. C’est là que se joue une bonne part de la performance et de l’attractivité de l’entreprise.

Un cadre non familial talentueux accepte un tour de table où le nom compte plus que la fonction pendant un temps. Rarement sur la durée. S’il sent que ses arbitrages ne pèsent jamais face à un membre de la famille, il finit par partir, ou pire, par rester en se désengageant.

Ce qui retient un bon directeur

1

Savoir que les décisions se prennent dans le comité, pas ailleurs

2

Disposer d’un périmètre clair où sa compétence fait autorité

3

Pouvoir contredire, y compris le dirigeant, sans drame familial

Ces conditions ne relèvent pas de la bonne volonté. Elles se posent en règles explicites, dans le cadre de fonctionnement du CODIR. Un comité qui les respecte attire et garde des profils que l’entreprise n’aurait pas pu s’offrir autrement.

Un signal utile à surveiller : lors des derniers comités, un cadre non familial a-t-il exprimé un désaccord franc ? Si la réponse est non depuis des mois, le comité fonctionne sans doute en apparence de consensus, pas en vraie décision collective.

L’apport d’administrateurs extérieurs

Au-delà du CODIR, beaucoup d’ETI familiales solides ouvrent leur conseil à des administrateurs indépendants. Ce regard externe, sans lien avec la famille, challenge la stratégie et sécurise les grandes décisions. Une étude de l’université Bocconi citée par For Talents observe même un gain de performance après une succession lorsque le conseil s’ouvre à des membres non familiaux. Cet apport complète le travail mené sur le comité de direction, sans s’y substituer.

Trois erreurs fréquentes

Certaines maladresses reviennent souvent et compromettent la transformation.

Erreur

Tout régler en une réunion. Un séminaire ne répare pas des années de non-dits.

À la place

Travailler par cycles, sur plusieurs mois, en respectant chaque étape.

Erreur

Écarter brutalement la famille. Cela crée des blessures et prive l’entreprise de sa mémoire.

À la place

Séparer les rôles sans exclure personne. Professionnaliser n’est pas évincer.

Erreur

Confondre transformation et réorganisation. Changer l’organigramme ne change pas la culture de décision.

À la place

Agir sur la façon de décider ensemble, pas seulement sur la structure.

Un sujet sensible comme un conflit d’actionnaires ou une succession contestée demande un cadre solide et un tiers expérimenté. Ouvrir ces questions sans accompagnement adapté peut aggraver la situation plutôt que l’apaiser.

Quand un accompagnement extérieur a du sens

Un dirigeant peut mener seul certaines évolutions. D’autres situations gagnent à un regard tiers, neutre par rapport aux enjeux familiaux.

Un facilitateur externe n’a pas d’histoire avec la famille. Il peut poser les questions que personne n’ose formuler et tenir un cadre où chacun parle à égalité. Pour un dirigeant parfois isolé face à ces sujets, ce tiers change la donne, comme pour tout comité de direction qui cherche à sortir d’un blocage installé.

Ce qu’un tiers apporte concrètement

Un espace neutre où les non-dits peuvent se dire

Un cadre qui protège les cadres non familiaux

Une méthode pour distinguer sujets de famille et sujets d’entreprise

Un rythme de travail qui évite le retour aux vieilles habitudes

Envie d’en parler pour votre CODIR ?

Un premier échange pour situer votre situation, sans engagement.

Cela dit, l’accompagnement n’est pas toujours la bonne réponse. Si la famille refuse d’aborder le fond, aucun tiers ne fera le travail à sa place. L’engagement du dirigeant reste la condition première.

Questions fréquentes

Sur le CODIR d’ETI familiale

Faut-il séparer conseil de famille et comité de direction ?

+

Oui, dans la plupart des cas. Le conseil de famille traite le projet actionnarial, les tensions entre associés et la transmission. Le comité de direction pilote la stratégie et son exécution. Séparer les deux protège la qualité de décision de chacun et évite que les débats familiaux ne paralysent le pilotage opérationnel de l’entreprise.

Un cadre non familial peut-il vraiment peser au CODIR ?

+

Il le peut si les règles du jeu le permettent. Cela suppose que les décisions se prennent bien dans le comité, et non en cercle familial restreint. Un cadre explicite sur qui tranche quoi, plus une posture d’écoute réelle du dirigeant, donnent aux cadres externes une place à la mesure de leur compétence.

Combien de temps dure une telle transformation ?

+

Comptez six à dix-huit mois selon l’organisation et la profondeur des blocages. Le diagnostic prend quelques semaines, la clarification des rôles un à trois mois, l’installation de nouveaux réflexes plusieurs mois de plus. Vouloir aller plus vite expose au retour des anciennes habitudes dès la première tension.

La facilitation convient-elle à tous les cas ?

+

Non. La facilitation aide un groupe à décider mieux ensemble, mais elle suppose une volonté partagée d’avancer. Face à un conflit d’actionnaires très dur ou à un refus de dialoguer, d’autres approches, juridiques ou patrimoniales, prennent le relais. Il est honnête de le dire plutôt que de promettre une solution universelle.

Transformer le CODIR va-t-il fragiliser la culture familiale ?

+

Pas si la démarche est bien menée. L’objectif est d’ajouter des règles claires, pas d’effacer l’identité de l’entreprise. La culture familiale reste une force. On la préserve en distinguant les espaces de décision, tout en gardant la vision longue et les valeurs qui font la singularité de l’ETI.

Par où commencer quand tout semble bloqué ?

+

Par un diagnostic honnête du fonctionnement réel du comité. Observer où se prennent vraiment les décisions et quels sujets ne se disent jamais donne une base solide. Ce premier pas, souvent mené avec un regard extérieur, éclaire les priorités avant d’engager la moindre réforme de structure.

Faire évoluer le comité sans casser ce qui marche

Un CODIR d’ETI familiale n’a pas à choisir entre son âme et son efficacité. La clé tient dans la distinction des espaces : la famille d’un côté, le pilotage de l’autre.

La transformation ne se joue pas sur l’organigramme mais sur la façon de décider ensemble. Commencez par nommer honnêtement les blocages, séparez ce qui relève de la famille de ce qui relève de l’entreprise, puis installez une vraie décision collective, à voix haute.

Les méthodes présentées sont à adapter au contexte de chaque équipe et organisation. Pour les sujets sensibles (conflits non résolus, transformation lourde, sortie de crise), un accompagnement par un facilitateur expérimenté est nécessaire pour garantir un cadre adapté.

Sources

À propos de Yoan Lureault

Fondateur d'Insuffle et Insuffle Académie, facilitateur en intelligence collective et formateur, basé à Deauville. J'accompagne PME, ETI et fonction publique dans leurs transformations : diagnostics stratégiques, séminaires de direction, alignement d'équipes, évolution des pratiques managériales. Mon approche : cash, terrain, zéro bullshit — via mes démarches propriétaires (Futur Désiré®, Boussole 4C, ...).

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