Le Fishbowl : le format qui transforme un grand groupe en vraie conversation

Yoan Lureault
17 février 2026

Vous êtes face à 40 personnes. Un sujet qui divise ou qui mérite un vrai débat. Le réflexe classique : un micro qui circule, 3 personnes qui monopolisent la parole, 37 qui écoutent poliment en regardant leur téléphone.

Le Fishbowl — ou bocal à poissons — casse cette dynamique. Un petit cercle de chaises au centre (le bocal), un grand cercle autour (les observateurs). Seuls ceux qui sont au centre parlent. Mais n’importe qui peut entrer dans le cercle — à condition que quelqu’un en sorte.

Le résultat : une conversation de qualité intime, à l’échelle d’un grand groupe. Les gens écoutent vraiment, parce qu’ils savent qu’ils peuvent entrer dans le jeu quand ils veulent.


Fiche pratique

Durée totale30 à 60 minutes
Nombre de participants15 à 80 personnes
Chaises au centre4 à 6 (dont 1 chaise vide dans la version ouverte)
MatérielDes chaises, c’est tout. Éventuellement un paperboard pour capturer les points clés
Niveau de difficultéFacile à installer, demande une bonne posture de facilitation pour le cadrage
Énergie du groupeMoyenne à haute — le format crée une tension positive
Préparation nécessaireMinimale : définir le sujet et briefer les premiers participants du cercle

Pour qui ?

Les séminaires où un sujet mérite un vrai débat. Pas un débat de tribune avec 2 camps qui s’affrontent, mais une conversation nuancée où les perspectives se construisent en temps réel. Le Fishbowl rend le désaccord productif.

Les CODIR élargis. Vous voulez que les N-2 ou N-3 entendent comment le CODIR réfléchit sur un sujet stratégique — et puissent réagir. Le Fishbowl crée cette porosité sans tomber dans l’assemblée générale.

Les retours d’expérience collectifs. Après un projet, un lancement, une crise : au lieu d’un debrief descendant, vous mettez les acteurs clés au centre et le reste de l’organisation autour. La transparence produit de la confiance.

Les sujets sensibles. Réorganisation, changement de direction, tension entre équipes. Le Fishbowl cadre la parole suffisamment pour que les gens osent dire les choses, sans que ça dégénère en pugilat.

Les conférences et événements. Alternative au Q&A classique après une intervention. Au lieu de questions depuis la salle, les participants les plus engagés rejoignent le cercle central pour approfondir avec l’intervenant.


Les deux formats

Le Fishbowl fermé

Le cercle central est composé de participants choisis à l’avance. Ils discutent pendant toute la durée de l’exercice. Le cercle extérieur observe et écoute, sans possibilité d’intervenir.

Quand l’utiliser : quand vous voulez exposer une conversation entre experts, entre membres du CODIR, ou entre acteurs d’un projet spécifique. Le cercle extérieur est là pour comprendre, pas pour participer.

Le risque : si ça dure trop longtemps, le cercle extérieur décroche. Limitez à 20-30 minutes et prévoyez un temps d’échange ensuite.

Le Fishbowl ouvert (le plus courant)

Le cercle central a une chaise vide. N’importe qui du cercle extérieur peut venir s’y asseoir pour rejoindre la conversation. Quand quelqu’un entre, quelqu’un d’autre doit sortir pour libérer une place.

Quand l’utiliser : quand vous voulez un vrai débat participatif avec un grand groupe. C’est la version la plus puissante et la plus utilisée en facilitation.

La règle de la chaise vide : il doit toujours y avoir au moins une chaise libre dans le cercle. C’est l’invitation permanente. Si toutes les chaises sont occupées, le dernier arrivé attend debout à côté du cercle jusqu’à ce que quelqu’un sorte. En pratique, les gens sortent naturellement quand ils sentent qu’ils ont dit ce qu’ils avaient à dire.


Déroulé pas à pas

Préparer

1. Installer les cercles. Un cercle de 4 à 6 chaises au centre de la pièce. Un cercle (ou plusieurs rangées) de chaises autour, face au centre. L’espace entre les deux cercles doit permettre de circuler facilement.

Pas de table au centre. Pas de micro. La proximité physique des chaises centrales crée l’intimité de la conversation.

2. Définir le sujet ou la question. Comme pour tout format de facilitation, la qualité de la question détermine la qualité de la conversation.

Questions qui fonctionnent :

  • “Qu’est-ce qui devrait changer dans notre façon de travailler ensemble — et qu’est-ce qu’on n’ose pas se dire ?”
  • “Comment nos clients nous perçoivent-ils vraiment, au-delà de ce qu’ils nous disent en réunion ?”
  • “Si on devait abandonner un projet pour en sauver un autre, lequel et pourquoi ?”

Questions à éviter :

  • “Comment améliorer la satisfaction client ?” (trop large, trop convenu)
  • “Êtes-vous d’accord avec la nouvelle stratégie ?” (fermée et politiquement chargée)

3. Choisir les premiers participants du cercle (Fishbowl ouvert). Sélectionnez 3 à 4 personnes pour démarrer la conversation. Choisissez des profils qui ont des perspectives différentes sur le sujet — pas les plus bavards, mais les plus concernés. Laissez 1 à 2 chaises vides dès le départ.

Briefez-les 5 minutes avant : “Vous démarrez la conversation. Vous n’avez pas besoin de tout dire. Dès que vous sentez que vous avez contribué, vous pouvez sortir pour laisser la place à quelqu’un d’autre.”

Animer

1. Cadrer (3 minutes). Le facilitateur explique le format à tout le groupe :

  • Seules les personnes assises au centre parlent
  • Il y a toujours au moins une chaise vide
  • N’importe qui peut venir s’asseoir pour contribuer
  • Quand on entre, on attend qu’une place se libère (quelqu’un sort naturellement)
  • Le cercle extérieur écoute activement — pas de conversations parallèles

2. Lancer la conversation. Le facilitateur pose la question au cercle central et se retire. Il ne modère pas la conversation comme un animateur de talk-show. Il observe, et n’intervient que si nécessaire (si personne ne parle pendant un long moment, si quelqu’un monopolise, si le sujet dérive complètement).

3. Laisser vivre. Les premières minutes peuvent être un peu timides. C’est normal. Quand le premier “extérieur” se lève pour rejoindre le cercle, la dynamique s’enclenche. C’est un moment clé — ne le forcez pas.

Pendant la conversation, le facilitateur peut :

  • Relancer avec une sous-question si la conversation s’essouffle
  • Inviter quelqu’un du cercle extérieur à rejoindre s’il sent que des perspectives manquent (sans obliger)
  • Signaler quand il reste 10 minutes, puis 5 minutes

4. Clôturer. Quand le temps est écoulé ou que la conversation arrive à un point de maturité naturel, le facilitateur reprend la parole. Il peut :

  • Demander aux participants du cercle central un mot de conclusion chacun
  • Ouvrir un court échange avec le cercle extérieur : “Qu’avez-vous entendu qui vous a surpris ?”
  • Faire une synthèse des thèmes émergents

Ce que le Fishbowl révèle (et pourquoi c’est précieux)

Le Fishbowl n’est pas qu’un format de discussion. C’est un miroir du fonctionnement du groupe.

Qui entre dans le cercle — et qui n’y entre jamais. Observez. Les personnes qui n’osent jamais prendre la parole en réunion classique viennent parfois s’asseoir au centre, parce que le format rend l’acte de parler moins exposant. Et celles qui parlent toujours en réunion restent parfois dans le cercle extérieur — l’exercice leur apprend à écouter.

Comment le groupe gère le désaccord. Dans une réunion classique, le désaccord se traduit par des joutes oratoires ou du silence gêné. Dans un Fishbowl, le désaccord se vit physiquement : quelqu’un se lève pour aller dire qu’il n’est pas d’accord. C’est plus courageux et plus constructif.

Les sujets qu’on n’aborde jamais. Le cercle central crée un espace de parole protégé. Les gens disent des choses qu’ils ne diraient pas en plénière, parce que l’intimité du petit cercle leur donne la sécurité du “je parle à 4 personnes” — même si 40 écoutent.


Les erreurs qui tuent un Fishbowl

Trop de chaises au centre. Si vous mettez 8 chaises, vous recréez une réunion classique. 4 à 5 est le sweet spot. Assez pour une vraie conversation, assez peu pour que chaque voix compte.

Pas de chaise vide. Sans chaise vide, personne ne peut entrer. Et sans entrées-sorties, vous n’avez pas un Fishbowl — vous avez un panel.

Le facilitateur qui intervient trop. Résistez. Le silence au centre est inconfortable mais productif. Quelqu’un finira par le remplir. Si vous intervenez toutes les 3 minutes, vous castrez la dynamique.

Un sujet qui ne génère pas de tension. Le Fishbowl fonctionne quand il y a quelque chose à dire, un enjeu, une divergence de perspectives. “Comment améliorer nos locaux ?” ne justifie pas un Fishbowl. “Pourquoi nos meilleurs talents partent ?” oui.

Ignorer le cercle extérieur. Si les observateurs n’ont aucun moment d’expression — même bref — ils se sentent spectateurs passifs. Prévoyez toujours un temps de réaction du cercle extérieur à la fin, ou utilisez le format ouvert qui les intègre naturellement.

Oublier de capturer. Personne ne prend de notes au centre (ils sont en conversation). Désignez une ou deux personnes dans le cercle extérieur pour capturer les points clés. Ou placez un facilitateur graphique qui sketchnote en direct.


Variantes

Le Fishbowl inversé. Le cercle central est rempli de “clients” (internes ou externes) qui parlent de leur expérience. Les équipes opérationnelles sont dans le cercle extérieur et écoutent sans pouvoir intervenir. Puissant pour développer l’empathie et casser les certitudes.

Le Fishbowl de leadership. Le CODIR s’installe au centre et discute de sa stratégie en transparence devant l’ensemble des managers. Pas de filtre, pas de slides, pas de communication corporate. Les managers voient comment leurs dirigeants réfléchissent, hésitent, débattent. Ça demande du courage, mais ça construit une confiance que 100 mails de “communication interne” ne produiront jamais.

Le Fishbowl tournant. Toutes les 10 minutes, l’ensemble du cercle central est renouvelé. Personne ne reste plus d’un tour. Utile quand vous voulez exposer le maximum de personnes à la conversation et éviter la monopolisation.

Le Fishbowl silencieux. Le cercle extérieur écrit ses réactions en temps réel sur des post-its qu’il colle sur un mur visible. Le cercle central peut s’en inspirer pendant la conversation. Crée un dialogue entre les deux cercles sans interrompre la conversation.

Le Fishbowl en ligne. Caméras allumées pour le cercle central, caméras éteintes pour les observateurs. La “chaise vide” se matérialise par un slot libre : quand quelqu’un veut entrer, il allume sa caméra et lève la main. Moins fluide qu’en présentiel, mais ça fonctionne.


Quand l’utiliser — et quand s’en passer

Le Fishbowl est fait pour…Passez votre chemin si…
Créer un débat de qualité avec un grand groupe (15+)Le groupe est trop petit (moins de 12 — faites juste une conversation en cercle)
Traiter un sujet sensible ou clivant dans un cadre sécuriséLe sujet est purement informatif, sans enjeu de perspective
Rendre visible la réflexion du leadership (Fishbowl de CODIR)La confiance dans le groupe est trop basse (les gens n’oseront pas entrer)
Développer l’écoute active dans une organisationVous avez besoin de traiter beaucoup de sujets en parallèle (préférez un Forum Ouvert)
Remplacer un Q&A post-conférenceLe temps disponible est inférieur à 25 minutes

Fishbowl vs autres formats de discussion

FishbowlWorld CaféQ&A classiqueTable ronde
Qui parleCeux qui entrent au centreTout le monde (en petites tables)Celui qui a le microLes invités du panel
Qualité de conversationHaute (cercle intime)Haute (petits groupes)Faible (questions isolées)Moyenne (format contraint)
ParticipationProgressive et volontaireTotale et simultanéeTrès faibleQuasi nulle pour le public
Taille idéale15-8012-20020-50020-200
Gestion du désaccordExcellenteLimitéeMauvaiseDépend du modérateur
Courage requis pour participerMoyen (se lever devant le groupe)Faible (parler à 4 personnes)Élevé (micro devant tout le monde)Nul (on écoute)

Origine

Le Fishbowl est un format ancien dont l’origine exacte est difficile à tracer. Il est utilisé depuis les années 1960 dans les milieux de la psychologie de groupe et de la dynamique des organisations. On le retrouve dans les pratiques de thérapie de groupe, de médiation, et d’éducation populaire.

Il a été popularisé dans le monde de la facilitation et du management par des praticiens comme Sam Kaner (Facilitator’s Guide to Participatory Decision-Making) et dans les communautés Agile qui l’utilisent comme alternative aux rétrospectives classiques.

Sa force tient à un paradoxe : il crée de l’intimité dans un grand groupe. Et c’est cette intimité qui permet aux vraies conversations d’avoir lieu.


En résumé

Le Fishbowl est le format à dégainer quand vous avez un grand groupe, un sujet qui mérite un vrai échange, et l’envie de sortir du “3 personnes parlent, 40 écoutent”. Il transforme des spectateurs en acteurs potentiels — et ça change tout.

La clé : résistez à l’envie de trop cadrer. Posez votre question, ouvrez le cercle, et laissez le groupe trouver son rythme. Le Fishbowl fait confiance à l’intelligence collective. Et dans 90% des cas, cette confiance est justifiée.


Vous cherchez le bon format pour votre prochain séminaire ? Explorez nos séminaires pour CODIR ou contactez-nous pour un diagnostic gratuit de vos enjeux.Partager

À propos de Yoan Lureault

Fondateur d'Insuffle et Insuffle Académie, facilitateur en intelligence collective et formateur, basé à Deauville. J'accompagne PME, ETI et fonction publique dans leurs transformations : diagnostics stratégiques, séminaires de direction, alignement d'équipes, évolution des pratiques managériales. Mon approche : cash, terrain, zéro bullshit — via mes démarches propriétaires (Futur Désiré®, Boussole 4C, ...).

Voir tous les articles →

💬 Conversation

Votre avis compte

Rejoignez la discussion et partagez votre expérience.