Innover dans un secteur qui refuse le changement

Yoan Lureault
11 février 2026

Vous travaillez dans un secteur qui n’a pas bougé depuis 30 ans.

Les process sont les mêmes qu’en 1995. Les outils ont à peine évolué. Les façons de faire sont gravées dans le marbre. Et quand vous proposez quelque chose de nouveau, on vous regarde comme si vous veniez de suggérer de mettre le feu au bâtiment.

“On a toujours fait comme ça.”

“Ça ne marchera jamais ici.”

“Les clients ne sont pas prêts.”

“C’est pas notre culture.”

Vous avez tout entendu. Vous avez peut-être même arrêté de proposer.

Pourtant, vous le savez : si rien ne change, le secteur va se faire disrupter. Ou mourir à petit feu. Ou les deux.

Comment innover quand tout le système refuse le changement ?


Pourquoi certains secteurs refusent le changement

Avant de chercher à changer les choses, il faut comprendre pourquoi elles ne changent pas. Ce n’est pas par bêtise. Il y a des raisons.

Le succès passé

Le secteur a fonctionné comme ça pendant des décennies. Et ça a marché. Les entreprises ont gagné de l’argent. Les carrières se sont construites. Les clients étaient satisfaits.

Pourquoi changer ce qui fonctionne ?

C’est rationnel. Le problème, c’est que ce qui a fonctionné hier ne garantit pas le succès de demain. Mais tant que les résultats sont là, personne ne veut prendre le risque de toucher à la machine.

Le succès est l’ennemi de l’innovation. Plus une organisation a réussi avec un modèle, moins elle est capable de le remettre en question.

L’expertise comme prison

Dans les secteurs anciens, l’expertise se construit sur des décennies. Les gens savent faire. Ils maîtrisent. Ils sont reconnus pour cette maîtrise.

L’innovation menace cette expertise.

Si demain les règles changent, l’expert d’hier devient le novice de demain. Toutes ces années à maîtriser un savoir-faire — remises en question par un nouvel outil, une nouvelle méthode, une nouvelle approche.

Les gens ne résistent pas au changement par conservatisme. Ils résistent parce que le changement menace leur identité professionnelle.

La réglementation

Certains secteurs sont ultra-réglementés. Banque, santé, énergie, construction, agroalimentaire.

La réglementation crée un cadre rigide. Elle impose des process. Elle sanctionne les écarts. Elle ralentit tout.

Et elle crée une culture de la conformité. On ne demande pas aux gens d’innover. On leur demande de respecter les règles. Pendant 20 ans.

Difficile ensuite de leur demander de “penser autrement”.

Les clients conservateurs

Parfois, ce ne sont pas les collaborateurs qui freinent. Ce sont les clients.

“Nos clients ne veulent pas de ça.”

“Nos clients sont habitués à fonctionner comme ça.”

“Nos clients ne sont pas prêts.”

C’est parfois vrai. Certains clients — notamment les grands comptes, les administrations, les secteurs B2B traditionnels — sont eux-mêmes peu enclins au changement. Proposer quelque chose de nouveau, c’est prendre le risque de perdre le marché.

Le poids de l’écosystème

Aucune entreprise n’existe seule. Il y a les fournisseurs. Les partenaires. Les prescripteurs. Les normes du secteur. Les usages établis.

Changer, c’est se décaler de l’écosystème. C’est prendre le risque d’être incompatible. De se retrouver isolé.

Dans un secteur où tout le monde fait pareil, celui qui fait différemment prend un risque énorme. Et souvent seul.


Les erreurs classiques quand on essaie d’innover

Erreur 1 : Arriver avec la révolution

Vous avez une idée brillante. Vous êtes convaincu. Vous présentez le projet en CODIR avec des slides enthousiastes.

“On va tout changer. Ça va être génial.”

Résultat : mur de scepticisme. Objections en cascade. Le projet meurt en 3 réunions.

Dans un secteur conservateur, la révolution fait peur. Plus vous annoncez du changement radical, plus les défenses se lèvent.

Les gens n’entendent pas “opportunité”. Ils entendent “menace”.

Erreur 2 : Mépriser l’existant

“Le process actuel est archaïque.”

“Cette façon de faire n’a aucun sens.”

“On est complètement à la traîne.”

Vous avez peut-être raison. Mais ceux qui ont construit ce process, ceux qui l’utilisent depuis 15 ans, ceux qui ont fait carrière avec — vous venez de les insulter.

Mépriser l’existant, c’est mépriser les gens qui l’ont créé et qui le font vivre. Vous ne gagnerez pas leur soutien en leur expliquant qu’ils ont tout fait de travers.

Erreur 3 : Parler innovation au lieu de parler problème

“Il faut qu’on innove.”

“On doit se transformer.”

“Il faut être plus agile.”

Ces mots ne veulent rien dire pour quelqu’un qui fait son travail depuis 20 ans sans qu’on lui ait jamais parlé d’innovation.

Pire : ces mots font peur. Ils annoncent du changement sans en expliquer la raison.

Personne ne se lève le matin en se disant “je veux innover”. Les gens se lèvent en se disant “je veux résoudre mes problèmes” ou “je veux que mon travail soit plus facile”.

Erreur 4 : Attendre la permission

Vous présentez l’idée. On vous dit “intéressant, on va y réfléchir”.

Des mois passent. Rien ne se passe. Vous relancez. “C’est toujours en réflexion.”

Vous attendez un feu vert qui ne viendra jamais.

Dans un système conservateur, le feu vert n’existe pas. Personne ne prendra le risque de valider officiellement quelque chose de nouveau. Le risque est trop grand.

Erreur 5 : Se battre seul

Vous êtes convaincu. Vous y allez. Seul.

Vous portez le projet sur vos épaules. Vous essuyez les critiques. Vous absorbez les résistances.

Et vous vous épuisez.

L’innovation en solitaire dans un système hostile est un combat perdu d’avance. Le système a plus d’énergie que vous. Il vous usera.


Ce qui marche vraiment

Commencer par le problème, pas par la solution

Ne parlez pas d’innovation. Parlez du problème.

“On perd 3 clients par mois sur ce sujet.”

“Ce process prend 4 heures alors qu’il pourrait en prendre 30 minutes.”

“Les équipes sont épuisées à cause de cette façon de faire.”

Le problème est concret. Tangible. Mesurable. Les gens peuvent le voir, le toucher, le vivre.

Une fois que le problème est partagé — vraiment partagé, pas juste énoncé — alors vous pouvez proposer une solution. Et la solution ne sera plus “de l’innovation”. Ce sera “une façon de résoudre notre problème”.

Trouver les alliés

Vous n’êtes pas seul.

Dans tout système conservateur, il y a des gens qui pensent comme vous. Qui voient les mêmes problèmes. Qui rêvent de faire bouger les choses mais n’osent pas — ou ne savent pas comment.

Trouvez-les.

Pas les chefs forcément. Parfois ce sont des opérationnels fatigués du système. Des juniors qui arrivent avec un regard neuf. Des anciens qui ont vu le secteur évoluer et savent que ça ne peut plus durer.

Constituez une petite coalition. 3, 4, 5 personnes qui partagent le constat. Vous serez plus forts à plusieurs que seul contre tous.

Respecter l’histoire pour construire l’avenir

Le process que vous voulez changer existe pour une raison. Peut-être que cette raison n’est plus valable. Mais à un moment, elle l’était.

Commencez par comprendre.

“Pourquoi on fait comme ça ?”

“Qu’est-ce qui a amené cette façon de faire ?”

“Qu’est-ce qui fonctionnait bien à l’époque ?”

Deux bénéfices : vous comprenez vraiment le contexte (et évitez de proposer quelque chose d’idiot). Et vous montrez aux gens que vous les respectez. Que vous ne débarquez pas avec votre vérité toute faite.

Le respect de l’histoire ouvre des portes que le mépris ferme.

Expérimenter plutôt que déployer

Dans un système conservateur, le déploiement fait peur. C’est massif. C’est définitif. C’est risqué.

L’expérimentation est différente.

“On essaie sur un périmètre limité. Si ça marche, on élargit. Si ça ne marche pas, on arrête.”

L’expérimentation est réversible. Elle n’engage pas tout le monde. Elle laisse le droit à l’erreur.

Les résistants ne peuvent pas dire “ça va tout casser” si vous ne touchez qu’à un petit bout. Les sceptiques ne peuvent pas dire “ça ne marchera jamais” si vous proposez justement de vérifier.

Et si l’expérimentation réussit, vous avez une preuve. Une vraie preuve. Pas une théorie. Pas un benchmark. Une réalité vécue dans votre organisation.

Montrer, ne pas convaincre

Dans un secteur conservateur, les arguments ne suffisent pas. Les gens ont entendu trop de promesses. Vu trop de projets échouer.

Ce qui les fait bouger, c’est la preuve.

Montrez que ça marche. Sur un petit périmètre. Avec des résultats mesurables.

“On a testé pendant 2 mois. Le temps de traitement est passé de 4 heures à 45 minutes. Zéro erreur. Les équipes demandent à continuer.”

Ce n’est plus de l’innovation. C’est un fait.

Les faits sont plus puissants que les arguments. Et dans un système méfiant, ils sont la seule monnaie qui vaut.

Utiliser le système au lieu de le combattre

Le système a des règles. Des circuits. Des codes.

Plutôt que de lutter contre, utilisez-les.

Vous avez besoin d’un sponsor haut placé ? Trouvez le dirigeant qui a un problème que votre innovation résout. Alliez vos intérêts.

Vous avez besoin de ressources ? Rattachez le projet à une priorité officielle de l’entreprise. “C’est dans la continuité du plan stratégique.”

Vous avez besoin de temps ? Proposez un pilote à durée limitée. “3 mois, et on fait le bilan.”

Vous ne combattez pas le système. Vous naviguez dedans. Vous utilisez ses codes pour faire avancer ce qui compte.

Accepter la lenteur

Dans un secteur qui bouge vite, on peut innover vite.

Dans un secteur conservateur, ça prend du temps. Beaucoup de temps.

Ce qui aurait pris 6 mois ailleurs prendra 2 ans ici. Ce qui aurait été adopté en un trimestre prendra plusieurs cycles.

C’est frustrant. C’est la réalité.

Si vous n’acceptez pas cette temporalité, vous allez vous épuiser. Ou abandonner. Ou devenir aigri.

Accepter la lenteur ne veut pas dire renoncer. Ça veut dire calibrer ses attentes. Jouer le jeu long. Avancer pas à pas plutôt que d’attendre le grand saut.


Les questions à se poser avant de commencer

Le problème est-il partagé ?

Si vous êtes le seul à voir le problème, commencez par là. Documentez. Montrez. Faites vivre le problème aux autres. Sans problème partagé, pas de solution acceptée.

Qui sont mes alliés potentiels ?

Qui d’autre voit ce que vous voyez ? Qui souffre de la situation actuelle ? Qui a intérêt à ce que ça change ? Identifiez-les avant de vous lancer.

Quel est le plus petit premier pas possible ?

Pas le grand projet. Le plus petit pas. Quelque chose de faisable rapidement, avec peu de moyens, qui peut montrer un premier résultat. Par quoi pouvez-vous commencer dès lundi ?

Qu’est-ce que je suis prêt à sacrifier ?

Innover dans un système qui résiste coûte de l’énergie. Du temps. Parfois de la crédibilité politique. Êtes-vous prêt à payer ce prix ? Jusqu’où ?

Quelle est ma ligne rouge ?

À quel moment déciderez-vous que ça ne vaut plus la peine ? Qu’est-ce qui vous ferait arrêter ? Si vous ne posez pas cette limite, vous risquez de vous épuiser indéfiniment.


Ce que les innovateurs qui réussissent ont en commun

Ils ont tous commencé petit. Sans budget. Sans validation officielle. Sans fanfare.

Ils ont trouvé des alliés avant d’avoir un projet.

Ils ont résolu un problème concret avant de parler de transformation.

Ils ont montré avant de convaincre.

Ils ont utilisé le système au lieu de le combattre frontalement.

Ils ont joué le jeu long — parfois plusieurs années.

Et surtout : ils n’ont pas attendu la permission. Ils ont fait ce qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient.

Personne ne leur a dit “vas-y, innove”. Ils ont créé les conditions pour que l’innovation devienne possible. Puis nécessaire. Puis évidente.


FAQ

Mon secteur est vraiment différent. Ce n’est pas possible d’innover ici.

C’est ce que disaient tous les secteurs avant d’être disruptés. La banque. L’hôtellerie. Les taxis. La presse. Tous pensaient être des exceptions.

La question n’est pas “est-ce possible ?”. C’est “qui va le faire ?”. Si ce n’est pas vous, quelqu’un d’autre le fera. De l’extérieur. Et ce sera moins agréable.

Comment convaincre ma direction ?

Ne cherchez pas à convaincre avec des arguments. Montrez avec des faits. Faites un pilote. Obtenez des résultats. Les directions ne disent pas oui aux idées. Elles disent oui aux preuves.

J’ai déjà essayé et ça a échoué. Je recommence ?

Demandez-vous pourquoi ça a échoué. Trop grand trop vite ? Pas assez d’alliés ? Mauvais timing ? Problème pas partagé ?

L’échec d’une tentative ne condamne pas les suivantes. Mais il faut en tirer les leçons. Qu’est-ce que vous feriez différemment ?

Combien de temps ça prend ?

Des années. Sérieusement. Dans un secteur conservateur, changer quelque chose de significatif prend 2 à 5 ans. Les quick wins existent, mais la transformation profonde est lente.

Si vous cherchez du rapide, vous allez souffrir.

Et si ça ne marche vraiment pas ?

Alors vous aurez appris. Et vous aurez le choix : continuer à essayer autrement, vous adapter au système tel qu’il est, ou partir.

Certaines batailles ne peuvent pas être gagnées de l’intérieur. Si après plusieurs années d’efforts vous êtes toujours au même point, il est peut-être temps de choisir un autre terrain.


En résumé

Pourquoi certains secteurs refusent le changement :

  • Le succès passé crée l’inertie
  • L’expertise devient une prison
  • La réglementation fige
  • Les clients sont conservateurs
  • L’écosystème pèse

Les erreurs classiques :

  • Arriver avec la révolution
  • Mépriser l’existant
  • Parler innovation au lieu de parler problème
  • Attendre la permission
  • Se battre seul

Ce qui marche :

  • Partir du problème, pas de la solution
  • Trouver des alliés
  • Respecter l’histoire
  • Expérimenter plutôt que déployer
  • Montrer, ne pas convaincre
  • Utiliser le système au lieu de le combattre
  • Accepter la lenteur

La clé : faire ce qu’on peut avec ce qu’on a, sans attendre la permission.


Vous voulez faire bouger les lignes dans une organisation qui résiste ?

On accompagne les équipes et les dirigeants pour créer les conditions du mouvement. Pas en imposant le changement — en le rendant possible.

Parlons de votre situation →


Insuffle — On n’impose pas le changement. On crée les conditions pour qu’il devienne possible.

À propos de Yoan Lureault

Fondateur d'Insuffle et Insuffle Académie, facilitateur en intelligence collective et formateur, basé à Deauville. J'accompagne PME, ETI et fonction publique dans leurs transformations : diagnostics stratégiques, séminaires de direction, alignement d'équipes, évolution des pratiques managériales. Mon approche : cash, terrain, zéro bullshit — via mes démarches propriétaires (Futur Désiré®, Boussole 4C, ...).

Voir tous les articles →

💬 Conversation

Votre avis compte

Rejoignez la discussion et partagez votre expérience.