Lundi matin, 9h.
Vous ouvrez votre agenda. Il est déjà plein. Réunions de 9h à 12h. Pause déjeuner — enfin, “pause”, parce qu’il y a un “déj conf call” à 12h30. Réunions de 14h à 18h.
Vous vous demandez : “Mais quand est-ce que je travaille ?”
Bienvenue dans le monde de la réunionite.
Cette maladie typiquement française qui transforme des adultes compétents en zombies enchaînant les salles de réunion, le regard vide, le laptop ouvert sur autre chose, en attendant que ça passe.
La réunionite : définition d’un mal français
Qu’est-ce que la réunionite ?
La réunionite (nom féminin, familier) désigne la tendance pathologique à organiser des réunions à tout propos, souvent inutiles, improductives et chronophages.
Symptômes caractéristiques :
- Multiplication des réunions sans objectif clair
- Participants qui ne savent pas pourquoi ils sont là
- Réunions qui durent plus longtemps que nécessaire
- Aucune décision prise à la fin
- Sensation de temps perdu généralisée
Un mal très français
La France est championne d’Europe des réunions.
Quelques chiffres qui font mal :
- Un cadre français passe en moyenne 16 ans de sa vie en réunion (étude Barco/Circle Research)
- 4,5 heures par semaine en réunions jugées inutiles (étude OpinionWay)
- 25% des réunions n’ont pas d’ordre du jour (IFOP)
- 73% des cadres font autre chose pendant les réunions
- Seules 52% des réunions sont considérées comme productives
Coût estimé : plus de 5 000€ par an et par cadre en réunions inutiles.
Pour une entreprise de 200 cadres, ça fait 1 million d’euros par an. Partis en fumée. En réunions où personne n’écoute vraiment.
Pourquoi c’est si français ?
La réunionite n’est pas un hasard. Elle est le symptôme d’une culture managériale spécifique.
La culture du consensus mou. En France, on aime que tout le monde soit d’accord. Ou du moins, que tout le monde ait l’impression d’avoir été consulté. Alors on réunit. Encore. Et encore.
La culture du présentéisme. Être présent = travailler. Être en réunion = être visible. Donc être en réunion = travailler (même si on n’y fait rien).
La peur de décider. Prendre une décision, c’est prendre un risque. Réunir, c’est diluer la responsabilité. “On a décidé ensemble” = personne n’est responsable.
Le management par le contrôle. Les réunions permettent de “voir” ce que font les gens. De contrôler. De vérifier. De micro-manager sous couvert de “coordination”.
L’absence de confiance. On ne fait pas confiance aux gens pour travailler sans surveillance. Alors on les met en réunion. Au moins, on sait où ils sont.
Le diagnostic : avez-vous la réunionite ?
Les symptômes individuels
Vous souffrez probablement de réunionite si :
☐ Vous avez plus de 20 heures de réunions par semaine ☐ Vous ne savez pas pourquoi vous êtes invité à la moitié d’entre elles ☐ Vous consultez vos mails pendant les réunions ☐ Vous ressortez de réunion sans savoir ce qui a été décidé ☐ Vous avez des “réunions pour préparer les réunions” ☐ Votre “vrai travail” se fait avant 9h ou après 18h ☐ Vous dites régulièrement “cette réunion aurait pu être un mail” ☐ Vous acceptez des réunions juste parce que vous avez peur de dire non
Score :
- 0-2 : Vous êtes épargné (pour l’instant)
- 3-5 : Réunionite modérée — vigilance requise
- 6-8 : Réunionite aiguë — traitement urgent nécessaire
Les symptômes organisationnels
Votre entreprise souffre de réunionite si :
☐ Les agendas sont saturés plusieurs semaines à l’avance ☐ Trouver un créneau commun prend plus de temps que la réunion elle-même ☐ Les réunions commencent systématiquement en retard (parce que les gens sortent d’une autre réunion) ☐ Il y a des réunions récurrentes dont personne ne sait pourquoi elles existent encore ☐ Les décisions prises en réunion sont remises en cause dans la réunion suivante ☐ Le nombre de participants moyen dépasse 8 personnes ☐ Les gens se plaignent des réunions — mais continuent à les organiser
Les causes profondes de la réunionite
Cause n°1 : L’absence de clarté sur les rôles et responsabilités
Quand personne ne sait qui est responsable de quoi, on réunit.
“Je ne sais pas si c’est à moi de décider” → “On fait une réunion pour en discuter”
Le remède : Clarifier les rôles, les périmètres de décision, les responsabilités. Qui décide quoi ? Qui doit être consulté ? Qui doit être informé ?
Cause n°2 : La peur de décider seul
Décider, c’est s’exposer. Si ça rate, c’est ma faute.
Réunir, c’est se couvrir. Si ça rate, “on avait décidé ensemble”.
Le remède : Créer une culture où l’erreur est acceptable. Où décider (même mal) est valorisé par rapport à ne pas décider.
Cause n°3 : Le réflexe “réunion = travail”
Dans beaucoup d’organisations, les réunions sont le travail.
On ne mesure pas ce que les gens produisent. On mesure leur présence. Leur participation. Leur visibilité.
Le remède : Mesurer les résultats, pas l’activité. Valoriser le travail de fond, pas le temps passé en réunion.
Cause n°4 : L’absence de méthodes alternatives
Les gens ne savent pas comment faire autrement.
Comment partager de l’information sans réunion ? Comment prendre une décision de façon asynchrone ? Comment coordonner sans se voir ?
Le remède : Former aux alternatives. Slack, Notion, Loom, décision par consentement asynchrone…
Cause n°5 : Le besoin de lien social
Soyons honnêtes : certaines réunions servent surtout à voir des gens.
Dans un monde de travail hybride, la réunion est parfois le seul moment de contact humain.
Le remède : Créer des espaces de lien social qui ne prétendent pas être du travail. Cafés virtuels, déjeuners d’équipe, moments informels assumés.
Cause n°6 : Le management par le contrôle
Le manager qui ne fait pas confiance a besoin de réunions pour “voir” ce qui se passe.
Point quotidien. Point hebdo. Point projet. Point de point.
Le remède : Développer la confiance. Donner de l’autonomie. Accepter de ne pas tout savoir en temps réel.
Les différents types de réunions (et leur utilité réelle)
La réunion d’information descendante
Description : Le chef parle, les autres écoutent.
Utilité réelle : Proche de zéro. Un email ou une vidéo font la même chose, sans bloquer 15 agendas.
Alternative : Note écrite, vidéo Loom, message Slack.
La réunion de “tour de table”
Description : Chacun dit ce qu’il fait. Les autres attendent leur tour.
Utilité réelle : Faible. 10 personnes × 5 minutes = 50 minutes dont 45 où on n’est pas concerné.
Alternative : Reporting asynchrone (Slack, Notion). Réunion uniquement sur les points qui nécessitent discussion.
La réunion de coordination
Description : Synchroniser les actions entre équipes ou personnes.
Utilité réelle : Variable. Utile si vraie interdépendance. Inutile si c’est juste “pour se tenir au courant”.
Alternative : Outils de gestion de projet partagés. Réunion courte et ciblée sur les points de friction.
La réunion de décision
Description : Trancher un sujet qui nécessite plusieurs points de vue.
Utilité réelle : Haute — si c’est une vraie décision. Nulle — si c’est une fausse décision déjà prise ailleurs.
Condition de succès : Ordre du jour clair, décideur identifié, documentation préalable.
La réunion de créativité / brainstorming
Description : Générer des idées ensemble.
Utilité réelle : Variable. Le brainstorming classique est souvent inefficace (les mêmes parlent, conformisme de groupe).
Alternative : Techniques de brainstorming structuré, idéation asynchrone puis convergence synchrone.
La réunion de travail
Description : Produire ensemble quelque chose (document, plan, solution).
Utilité réelle : Haute — si on produit vraiment. Nulle — si on discute sans rien produire.
Condition de succès : Livrable défini, temps limité, facilitation.
Les remèdes : comment guérir de la réunionite
Remède n°1 : La question préalable obligatoire
Avant toute réunion, posez-vous cette question :
“Quel est l’objectif de cette réunion ET pourquoi une réunion est-elle le meilleur moyen de l’atteindre ?”
Si vous ne pouvez pas répondre clairement, n’organisez pas la réunion.
Objectifs légitimes :
- Prendre une décision qui nécessite débat
- Résoudre un problème complexe ensemble
- Créer du lien (assumé comme tel)
- Produire quelque chose collectivement
Objectifs illégitimes :
- “Tenir les gens informés” → email
- “Faire le point” → reporting asynchrone
- “Se coordonner” → outil de gestion de projet
- “Valider” → processus de validation asynchrone
Remède n°2 : L’ordre du jour avec temps et objectifs
Chaque réunion doit avoir :
- Un objectif formulé : “À la fin de cette réunion, nous aurons…”
- Un ordre du jour avec timing : Chaque point avec durée estimée
- Une préparation demandée : Ce que les participants doivent avoir lu/fait avant
- Un animateur identifié : Qui tient le cadre
Exemple :
Réunion : Décision budget Q3 Marketing
Durée : 45 min
Objectif : Décider l'allocation budget entre les 3 options proposées
Préparation : Lire le doc "Comparatif options budget" (5 min)
Ordre du jour :
- 0-5 min : Questions de clarification sur les options
- 5-25 min : Discussion des avantages/inconvénients
- 25-40 min : Décision (vote ou consensus)
- 40-45 min : Prochaines étapes et responsabilités
Remède n°3 : La règle des participants
Règle de base : Le minimum de personnes nécessaires pour atteindre l’objectif.
Questions à se poser :
- Cette personne doit-elle participer à la décision ?
- Cette personne a-t-elle une information indispensable ?
- Cette personne ne peut-elle pas être simplement informée après ?
La règle d’Amazon : Si vous ne pouvez pas nourrir les participants avec deux pizzas, il y a trop de monde.
Astuce : Distinguer les “indispensables” des “optionnels”. Les optionnels reçoivent l’invitation avec la mention “présence facultative — CR envoyé après”.
Remède n°4 : Le temps par défaut réduit
Le problème : Les outils de calendrier proposent par défaut 1 heure. Donc les réunions durent 1 heure. Même quand 20 minutes suffiraient.
La solution :
- Réunion par défaut = 25 minutes (pas 30, pour avoir 5 min avant la suivante)
- Maximum = 50 minutes
- Au-delà = à justifier explicitement
Loi de Parkinson : Le travail s’étend pour remplir le temps disponible. Réduisez le temps, vous réduirez le bavardage.
Remède n°5 : Les jours sans réunion
Instaurez des plages protégées :
Option 1 : Le jour sans réunion Un jour par semaine où aucune réunion interne n’est autorisée. Pour travailler vraiment.
Option 2 : Les créneaux protégés Certaines plages horaires sont “no meeting zones”. Par exemple : pas de réunion avant 10h ni après 16h.
Option 3 : Le core hours Les réunions ne peuvent être programmées qu’entre 10h et 16h. Le reste est du temps de travail personnel.
Remède n°6 : L’audit des réunions récurrentes
Une fois par trimestre, passez en revue toutes les réunions récurrentes :
Questions à poser :
- Cette réunion est-elle encore utile ?
- L’objectif est-il toujours le même ?
- Les bons participants sont-ils présents ?
- La fréquence est-elle adaptée ?
- Pourrait-on la remplacer par autre chose ?
Règle radicale : Supprimez la réunion. Si personne ne s’en plaint après 3 semaines, elle n’était pas utile.
Remède n°7 : Les alternatives asynchrones
Formez vos équipes aux alternatives :
Pour informer :
- Note écrite (Notion, Google Doc)
- Vidéo courte (Loom)
- Message Slack structuré
Pour décider :
- Document avec options + vote asynchrone
- Décision par consentement (“si pas d’objection avant X, on fait Y”)
- Escalade vers réunion uniquement si désaccord
Pour coordonner :
- Outils de gestion de projet (Asana, Monday, Notion)
- Stand-up asynchrone (chacun poste son update par écrit)
- Dashboard partagé
Remède n°8 : La facilitation
Une réunion bien facilitée peut être 3x plus efficace.
Le rôle du facilitateur :
- Tenir le cadre (temps, objectif)
- Distribuer la parole
- Reformuler pour clarifier
- Faire converger vers la décision
- S’assurer que tout le monde contribue
Règle simple : Si une réunion a plus de 5 participants, elle doit avoir un facilitateur distinct du décideur.
Les quick wins : ce que vous pouvez faire dès demain
Cette semaine
- Refusez une réunion où votre présence n’est pas indispensable. Demandez le compte-rendu.
- Transformez une réunion en email pour un sujet qui ne nécessite pas de discussion.
- Réduisez une réunion de moitié et voyez si ça passe.
Ce mois-ci
- Auditez vos récurrentes : Supprimez ou allégez au moins une réunion récurrente.
- Instaurez un ordre du jour systématique avec objectif et timing.
- Testez un jour sans réunion avec votre équipe.
Ce trimestre
- Formez vos équipes aux alternatives asynchrones.
- Mesurez le temps passé en réunion et fixez un objectif de réduction.
- Développez la facilitation : formez des personnes à animer efficacement.
FAQ Réunionite
Comment refuser une réunion sans se faire mal voir ?
Demandez l’ordre du jour et l’objectif. Si c’est flou, proposez une alternative : “Je peux contribuer par écrit / en asynchrone / tu peux me résumer après ?”
Mon chef organise trop de réunions, comment lui dire ?
Proposez une expérimentation : “Et si on testait un format différent pendant un mois ?” Les données (temps gagné, efficacité maintenue) parleront mieux que les arguments.
Les réunions sont le seul moment où je vois mes collègues…
C’est un vrai sujet. Mais la solution n’est pas de faire semblant de travailler en réunion. Créez des moments de lien social assumés : café virtuel, déjeuner d’équipe, off-site.
On a essayé de réduire les réunions, ça n’a pas tenu…
Normal. C’est un changement culturel, pas une décision ponctuelle. Il faut de la persévérance, des règles claires, et un sponsor au plus haut niveau.
Certaines réunions sont imposées par la direction…
Commencez par ce que vous contrôlez. Votre exemplarité aura plus d’impact qu’une bataille contre les réunions du COMEX.
En résumé
La réunionite, c’est :
- Un mal français (16 ans de vie en réunion pour un cadre)
- Un symptôme de dysfonctionnements plus profonds
- Un coût énorme (5 000€/an/cadre minimum)
- Une source de frustration généralisée
Les causes profondes :
- Absence de clarté sur les rôles
- Peur de décider
- Culture du présentéisme
- Manque de confiance
- Absence d’alternatives connues
Les remèdes :
- Question préalable obligatoire (“pourquoi une réunion ?”)
- Ordre du jour avec objectif et timing
- Minimum de participants
- Durées réduites par défaut
- Jours/créneaux protégés
- Audit des récurrentes
- Alternatives asynchrones
- Facilitation
La règle d’or : Une réunion est justifiée si — et seulement si — elle est le meilleur moyen d’atteindre un objectif clair que d’autres moyens ne permettent pas d’atteindre.
Vos réunions tournent en rond ?
Nous formons les managers à la facilitation : animer des réunions qui produisent des résultats en deux fois moins de temps. Et nous accompagnons les équipes à développer des alternatives.
La réunionite n’est pas une fatalité. C’est une maladie qui se soigne.
Insuffle — Des réunions utiles ou pas de réunions du tout.
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